6 posts tagged “web2.0”
Depuis quelques semaines, je m'intéresse à tout ce qui est économie de l'attention. Avec l'explosion des réseaux sociaux (et en particulier le fait que l'on est membres de plusieurs réseaux à la fois), la multiplication des formats de communication intentionnels (et vas-y que je blogue, twitte, chat et mail) ou automatiques (mon statut, mon actions feed, etc.) et l'explosion de la quantité de données disponibles, je suis persuadé que la prochaine problématique à tratier dans les médias sera la gestion de notre capacité d'attention (qui elle n'a hélas pas augmenté, au contraire) et de celles de nos lecteurs. On a même récemment organisé une session du Social Media Club sur ce thème.
Il s'agit alors de traiter trois points à la fois :
- la quantité d'attention allouée à la production ou la consommation d'un contenu ex.: me lire un billet de blog de 50 lignes là ou un twitt de 139 caractères aurait suffit, aller sur facebook pour rafraîchir la page afin de voir si les statuts de mes amis ont évolué,...
- le rappport qualité du contenu/quantité d'attention que j'y ai allouée. C'est la problématique auquel tente de résoudre tous les outils de filtrage.
- la dimension contextuelle. Je suis "always on", ie connecté à mes contacts, fils rss etc, et je suis "always on something". Je ne peux plus me couper sans affaiblir mes liens sociaux (souvenez-vous, la relation, c'est une affaire de permanence) et je prête plus d'intérêt à ce que je suis en train de faire (le site que je visite, la conversation que j'ai avec mon contact etc.).
Pas mal d'outils sont en train de sortir sur le sujet (dont un qui me tient à coeur plus particulièrement mais chut, on en parlera plus tard).
"So what?" me direz-vous. Et bien je vais appliquer à moi même ce que je lis et raconte : des posts plus courts et quelques techniques appliquées pour faciliter la lecture des plus gros morceaux. Vous les remarquerez au fil de mes posts.
Je commence dès ce soir et je m'arrête donc là pour le moment.
L'autre moitié, drôlement silencieuse ces derniers temps, m'a envoyé un lien à très haute valeur ajoutée. C'est fouillé, c'est intelligent et c'est d'actualité. Et pour les plus pressés, il y a une synthèse. Bien entendu, les bougons et autres rabat-joies vont s'interroger sur l'application immédiate de ce genre d'écrits. Et bien je vous le dis tout net : avant de demander, ils auraient mieux fait de réfléchir. C'est typiquement ce genre de papier qui aide à structurer sa réflexion et décliner de façon cohérente une multitude de nouveaux concepts. Alle, je vais faire mon malin et comparer ça avec les idées projecteurs de la méthode KCP (attention cependant à lire ce doc avec une solide dose de bicarbonate intellectuel).
Je regrette que le papier de Rosen ne soit pas une production maison : j'ai voulu faire travailler une personne sur le sujet il y a quelques mois, mais j'ai hélas un peu surestimé la tâche (elle était sous ma responsabilité, donc j'endosse la faute). En revanche, je me réjouis de voir que les sujets qui me semblent importants suscitent une agitation ailleurs que dans ma boite cranienne. A ce sujet, le dernier research paper que nous avons sorti (sur les réseaux sociaux) a été repris par readwriteweb (cool!). Chose intéressante, les points relevés par Richard portaient majoritairement sur les questions d'identité. Comme quoi, on avait peut-être pas besoin de travailler sur les économies d'échelle et autres externalités...
Hier, j’ai fait passer un entretien à une candidate stagiaire. Comme elle avait plutôt un profil philo, nous lui avions envoyé quelques thèmes de réflexion à travailler. C’est finalement assez pratique car ça nous permet de discuter sur un sujet adapté à « l’expertise » (ou ce qui s’en approche le plus) du candidat et en lien avec nos problématiques. Et puis surtout, ça nous évite quand même les sempiternelles études de cas, apanage classique des cabinets de conseil et autres banques d’affaires.
Cela m’a donc donné l’occasion de parler du concept d’identité et de relation sur le web. Et ça tombe plutôt bien car c’est un sujet qui me préoccupe depuis quelques temps (enfin, moi comme le reste du monde Internet), comme l’indiquent certains de mes posts.
Ce qui me fascine particulièrement, c’est l’ensemble des contradictions que nous construisons actuellement sur le net. Je m’explique.
Nous tentons de plus en plus de nous ouvrir à « l’autre » (je n’ose mettre un A majuscule, agnostique que je suis), d’afficher notre identité sur le web : blogs, sites communautaires sur mille et un thèmes, etc. tout est bon pour faire rentrer le badaud dans notre sphère personnelle. Et pourtant, nous nous réfugions dans des cadres qui ne laissent filtrer que certaines facettes de notre personnalité. Lorsque je m’affiche sur linkedin, je n’offre que ma facette professionnelle. Lorsque vous lisez ces lignes, vous ne percevez que ma tendance à vouloir tout conceptualiser (ainsi qu’un légère schizophrénie gémellique). Cela me ressemble bien, certes, mais serait insuffisant pour me définir entièrement. Pire encore, les tentatives de réunion de ces différentes facettes. Regardons un instant blogging.com. Six catégories pour se définir, pour révéler son identité, son unité, son « être » ! Quel terrible découpage nous subissons là ! Entre nous, je me sens ontologiquement incomplet car je n’ai aucun cliché à mettre sur mon blogphoto ! De même, on peut se poser beaucoup de questions quant au Community Blog : est-ce que je me définis vraiment en fonction des personnes que je connais, voir dans le cas présent, des personnes qui s’intéressent à moi, qui me regardent ? ou seraient-ce les autres qui me définissent ? Non, vraiment, si nous souhaitons retrouver une unité numérique, je pense que des approches plus libres de réagrégation type ziki sont beaucoup plus intéressantes (avec quand même cette question en suspens : agrégation veut-il dire unité, avec ce que cela sous-entend de cohérence ?).
Mais est-ce que cette tentative de retrouver une son identité sur le web n’est pas un peu illusoire, voire hypocrite ? Car en fait, le but de tout cela, c’est la rencontre avec l’autre, une rencontre « immédiate » et, osons utiliser des gros mots, du « visage » de l’autre. Mais c’est ici qu’on se fourvoie un peu. La rencontre web est tout ce qu’il y a « médiate » : deux machines entre vous et moi lecteur, une interface qui m’impose des codes et un contenu que je filtre moi-même. Vous ne voyez que les facette que j’ai envie de vous montrer et encore ! Je ne vous donne que l’image que j’ai de moi dans un domaine donné, voire que je souhaite donner de moi ! Allons un peu plus loin dans le cynisme : sans m’en rendre compte, je mets en scène un personnage sur un thème particulier, auquel je m’identifie. Pire encore, je choisis le temps de l’ouverture et les éléments que j’offre à l’autre. Je peux toujours refuser de publier certaines parties de mon profil utilisateur, certains de mes actes virtuels (un post public ou privé, une réédition, …) ou décider qu’il n’est plus l’heure de se présenter au regard de mes alter ego internautes (et là je me déconnecte). Même dans le très médiatique Second Life, mon avatar est totalement sous contrôle. Vous ne saurez jamais à quel point je me ronge les ongles, vous ne connaîtrez jamais mon regard en haut à droite lorsque je réfléchis et c’est bien dommage : cela aurait pu vous indiquer que je suis stressé, que j’ai une mémoire visuelle, etc.
Allons, halte aux constats d’échecs et remarquons qu’il y a du bon dans tout ça. Car si toutes ces démarches, ces outils sont hypocrites dans le « je », elles retrouvent leur cohérence dans le « nous ». Nous nous rencontrons sur des espaces régies par des règles claires, aussi réductrices soient-elles (en comparaison avec notre identité physique). On peut difficilement dire qu’une personne est « intéressée » sur le web : c’est justement un intérêt commun qui régule les sites communautaires. Lorsque je vais sur linkedin, je sais que mes contacts sont ici pour faire du business, pas pour partager un moment fort, amical et purement gratuit avec moi. La trahison que j’ai pu évoquer dans un précédent post, cela se résume purement à un non respect des règles du jeu affichées du site. Et, bien évidemment, certaines tricheries font plus mal que d’autre, selon les personnes. Même si j’avais été un utilisateur assidu des produits Vichy, la « trahison », maladroite, orchestrée par EuroRCSG et L’Oréal ne m’a que peu scandalisé. Je serais, en revanche, bien plus contrarié par un « non renvoi d’ascenseur » sur linkedIn. Et inversement, je pense que Vincent, lui, s’en moquerait comme de son premier bretzel. Par ailleurs, qui dit filtrage (du contenu, du temps) dit aussi qualité. Le temps que je passe sur ce blog est entièrement dédié à vous, lecteurs. Je sélectionne les éléments que je propose, pour que tout cela soit de qualité correcte (en général, je réfléchis quand même un peu à ce que je vous raconte). Bref, « nous » n’avons pas à subir le médiocre du quotidien, de l’immédiat (remarquons à ce sujet que twitter nous propose de rentrer dans ce "présent", et pour le moment, c'est plutôt un plébiscite).
Enfin, on peut aussi essayer de prendre le problème dans un autre sens. Nous essayons trop souvent de répliquer notre identité réelle dans le virtuel. A tort. Il serait plus réaliste de séparer ces deux faux amis et se réinventer en ligne. Finalement, les plus belles réussites sur SL sont celles où les utilisateurs se sont totalement départis de leur condition physique. Paradoxalement, on conserve une cohérence bien plus grande en procédant ainsi : on évite, en effet, l'examen hypocrite de notre personne (comment je me vois, comment je veux que les autres me voient,...). Mon avatar, produit de mon imaginaire, me ressemble bien plus que l'image que je veux afficher sur le net.
Bon, à propos de temps choisi, je vais devoir me déconnecter. Toutes mes excuses, je vous promets que nous reviendrons une autre fois sur tous ces sujets (je pars d'ailleurs à la fin du mois à NY pour une conférence sur ce thème). Un dernier pitit point quand même. Certains vont sûrement se demander, et avec raison, « c’est bien beau tout ça, mais comment on concrétise ces quelques réflexions ? Quelle attitude adopter sur le web ? Quels nouveaux services lancer ? Comment les monétiser ? ». Pour commencer à y réfléchir, je vous conseille d’aller lire les blogs de Umair ou celui de Susie. C’est très très bon, audacieux, conceptuels, le tout saupoudré d’une relation directe avec les entreprises du secteur.
Ah, et pour la candidate stagiaire, je vous dirai ça la prochaine fois.
En lisant un précédent article du besson, une phrase m’a touché par sa naïveté et a évoqué en moi quelques souvenirs lointains du théâtre allemand :
"I loath the day I can't go anywhere (online or off) where I have to wonder whether a person chatting with me is sincerely interested in me as a person or just wants me to buy stuff."
Cette fausse indignation fut à l’origine de la réflexion pierryvienne concernant les buzz agents au sein de communautés virtuelles telle second life. Elle sera aussi mon point de départ quant aux relations amicales que peuvent nouer deux actants économiques. L’auteur de cette citation fait montre de son mécontentement : d’hypocrites marchands de tapis infesteraient un espace mimant les relations humaines. Sous couvert de rapports amicaux, ils tenteraient d’influencer l’internaute qui ne serait pas considéré comme un interlocuteur amical mais bien comme un client potentiel. Qu’est-ce qui a bien pu chagriner Miss Rogue ? La découverte des relations contre-nature qu’entretiennent l’ami et le partenaire économique ?
Ce n’est pourtant pas chose neuve. Revenons en 1928, par delà le Rhin, à Berlin plus précisément. Là-bas a lieu la première de ce qui allait devenir un des plus grands succès du théâtre allemand : L’Opéra de Quat’Sous. Les spectateurs berlinois, bourgeois comme prolétaires, applaudissent aux démêlés de Mackie Messer et de Jeremiah Peachum dans le Londres élisabéthain. Le premier a en effet enlevé et épousé Polly Peachum, fille du roi des mendiants. Pour récupérer celle qui représente un capital à faire fructifier, Peachum porte plainte contre son gendre, truand de son état. Il s’adresse au shérif de la ville, le redouté Tiger Brown, qui rechigne à arrêter un ami de longue date. Ces hésitations ne résistent pas cependant à la menace, brandie par Peachum, d’une manifestation clocharde durant la cérémonie de couronnement royal qui doit se dérouler sous peu. Trahi par ses putains, Mackie est arrêté une première fois, mais s’échappe grâce à la complicité de Lucy, la fille de Tiger Brown qu’il avait précédemment épousée. Las ! Cette escapade est vaine et la chair est faible : Mackie retourne au bordel et est encore une fois vendu pour quelques deniers par les filles de joie. Il est bientôt conduit sur l’échafaud… pour être de nouveau sauvé. En effet, afin de contenter le goût du public, les personnages optent pour une fin heureuse. Mackie est gracié par la reine puis anobli. Tout est bien qui finit bien et le spectateur d’applaudir.
Il n’est pas ici question de gloser sur le théâtre épique de Brecht ou de prôner les bienfaits d’une révolution prolétarienne. Dans les deux cas, j’arrive un peu trop tard. Je veux juste m’intéresser aux relations qui unissent certains personnages, plus particulièrement Mackie Messer et Tiger Brown. Ces deux figures de bandit héroïsé et de policier implacable sont des lieux communs dont raffolent les consommateurs de l’industrie culturelle. Chez Brecht, ils se présentent tout d’abord comme les protagonistes de ce qui promet être un duel passionnant. Ils portent chacun des noms de guerre et leurs exploits sont évoqués par d’autres personnages bien avant leur entrée en scène. Leur réputation les précède et excite notre curiosité. « Ich möchte wissen, was du machst, wenn es an die Tür klopft und der Sheriff kommt herein ? » (« Je voudrais bien savoir ce que tu ferais si on frappait à la porte et que le sheriff entrait ? ») demande Polly à son mari, devant un repas de mariage constitué de larcins. « Da werde ich dir zeigen, was dein Mann macht » (« Je te le montrerai ce que ton mari fait dans ces cas-là ») répond Mackie confiant. Chose promise, chose due : peu après, les guetteurs annoncent l’arrivée du redoutable Tiger Brown. Quelle sera l’issue de cette confrontation ? Une poignée de main. L’affrontement dramatique n’a pas lieu d’être chez Brecht. Il est immédiatement désamorcé et remplacé par une rencontre amicale. Brown met de côté sa fonction pénale et se dit être ici à titre privé. Cette belle amitié qui les unit depuis l’armée aurait-elle triomphé de la logique sociale parfois cruelle ? Voire. Alors que Mackie rappelle l’impunité dont il jouit grâce à Brown, il évoque incidemment les pots de vin qu’il lui a versés. L’aparté n’est pas seulement comique, il souligne que les relations professionnelles et amicales sont dominées par les rapports économiques. Les deux personnages sont attachés l’un à l’autre par des intérêts communs ; en d’autres termes, ce sont des co-pains. Dès que leurs intérêts divergent, leur amitié se flétrit : Brown conduit Mackie à la potence parce que celui-ci menace désormais son gagne-pain.
Il ne s’agit pas de mettre en scène des personnages dont l’hypocrisie n’a d’égale que la recherche du profit. Comme le rappelait Brecht, Tiger Brown est parfaitement sincère lorsqu’il se lamente du sort qui le pousse à exécuter son ami. Il fait partie de ces personnages duels que Bernard Dort a fréquemment remarqués chez le dramaturge allemand : pas foncièrement mauvais, plutôt bonne pâte même, mais qui sont acculés par le système économique et qui ne peuvent agir autrement. Cela fait mal, c’est même très moche, mais que voulez-vous ? Il faut bien sauver sa peau et gagner sa vie. Car il s’agit bien d’une question de profit. Même si Brown pleurniche devant Mackie en cellule, il ne manque pas de faire ses comptes et de prendre le dernier pot-de-vin du prisonnier.
Selon Brecht, cette dualité est un des traits fondamentaux des relations humaines dans le système capitaliste. Les rapports économiques se fondent entre autres sur des liens sentimentaux qui sont un moyen de pression supplémentaire sur les actants. Mackie fait jouer son amitié pour préserver son petit commerce et lorsque son partenaire lui fait faux bond, il joue la carte de la trahison personnelle en le foudroyant du regard : « Ich blicke ihn an, und er weinte bitterlich. Den Trick habe ich aus der Bibel. » (« Je le foudroye du regard et il fond en larmes. J’ai pioché ce truc dans la Bible. ») Ici, on commence à comprendre ce qu’implique la superposition des rapports sentimentaux et économiques. Toutes convergences ou divergences d’intérêts se situent aussi dans le domaine affectif ; plus encore, elles se dissimulent dans celui-ci. Cela s’observe aisément dans une entreprise qui adopte une ambiance de travail détendue. Le supérieur hiérarchique n’est plus un patron, l’employé n’est plus un subalterne, ce sont des partenaires et leurs relations sont professionnelles mais cordiales. Car il s’agit bien ici de cordialité : les conflits économiques sont mis en sourdine, toujours présents mais désamorcés par les relations affectives. On adoptera un ton plus policé pour faire une remarque désobligeante à son collègue, on hésitera à critiquer ouvertement les décisions prises par le compagnon de travail et le conflit prendra une tournure plus dramatique. La simple revendication salariale se fera sur le mode de la trahison personnelle. Une augmentation ? Quoi, Judas, tu me réclames tes vingt deniers ? Lorsque Mackie est mécontent du travail de ses employés pégriots, il se plaint d’une telle déloyauté et non d’un manque de rentabilité. De même, Peachum, qui exploite les mendiants et vend son gendre, se dit lui-même navré d’être si vénal. Il apparaît avec une Bible attachée au poignet – de peur qu’on lui prenne ce précieux capital – et déclare :
« Ein guter Mensch sein ! Ja, wer wär’s nicht gern ?
Sein Gut den Armen geben, warum nicht ?
[…]Wer möchte nicht in Fried und Eintracht leben ?
Doch die Verhältnisse, sie sind nicht so ! »
(« Être bon, qui ne le voudrait?
Donner son bien aux pauvres, pourquoi pas ?
Qui ne voudrait pas vivre dans la paix et la concorde ?
Mais les circonstances ne s’y prêtent pas ! »)
Plus largement, si les rapports économiques sont empreints de sentimentalité, cela peut constituer un bon levier de vente pour l’entreprise. Le commerce de Jeremiah Peachum consiste à apitoyer les gens. Ses employés se fardent de cicatrices ou de pustules, endossent les costumes propres aux différents types de mendiants et se répartissent par secteur dans la ville pour jouer au mieux leur rôle. Peachum & Co. est avant tout une entreprise de sentimentalité rationalisée. Les citations bibliques qui ornent le magasin du mendiant en chef constituent un capital précieux puisqu’ils éveillent en l’homme la compassion. Tout est mis en œuvre pour placer « den Menschen in jenen unnatürlichen Zustand, in welche er bereit ist, Geld herzugeben. » ( « l’homme dans cet état contre-nature dans lequel il est prêt à donner son argent ») La logique des buzz agents dont parlait Pierre-Yves est similaire. Il s’agit de tisser des liens sentimentaux qui vont inciter à acheter un produit. Je n’établirais pas néanmoins une distinction aussi stricte que celle de mon frère entre un buzz agent classique et un « évangéliste ». Leur mode de fonctionnement ne diffère pas fondamentalement. Que cela se fasse consciemment ou inconsciemment, avec duplicité ou sincérité, avec rétribution directe ou profit indirect, il s’agit toujours de superposer des relations économiques et sentimentales. Un « évangéliste » serait un buzz agent qui se prend au jeu et, inversement, un buzz agent serait un agent commercial qui ne se voile pas la face. Celui-ci apparaît cependant comme plus hypocrite parce que son mode de fonctionnement est plus clair que celui de l’ « évangéliste » (pour formaliser les liens que ce dernier noue entre le produit et le consommateur, on pourrait penser à une relation de désir triangulaire telle que l’a définie René Girard, l’ « évangéliste » occupant le sommet du triangle en tant que médiateur interne, mais passons). Lorsque Pierre-Yves dit que « les buzz agents classiques jouent sur deux terrains contradictoires », il oublie que la plupart des relations amicales soutiennent des relations économiques. L’argent introduit dans les rapports interpersonnels n’est pas perçu comme un équivalent impersonnel et universel ; il est ici en odeur d’affectivité.
Je ne m’étendrai pas plus longtemps sur la « sentimentalisation » des relations économiques. Il s’agissait seulement de rappeler que ce processus n’était pas neuf et que l’indignation de Miss Rogue faisait l’effet d’une pruderie un peu tardive. Comment ? On essaye de nous vendre un produit en faisant vibrer la fibre sympathique ? Pas de quoi tomber des nues. La remarque de Miss Rogue est plus intéressante si on considère qu’elle concerne une communauté virtuelle comme second life. Cet espace n’est-il pas sensé s’émanciper des contraintes physiques, sociales et économiques ? Oui, mais dans une certaine mesure seulement. Il s’agit de se créer un personnage, de se réinventer une apparence, un environnement et de parcourir librement des espaces humains. Cependant, second life a pour vocation de mimer les relations humaines. L’amitié étant si fortement chevillée aux rapports économiques qu’il est prévisible de voir réapparaître cette dualité. On ne s’en indignera pas et on ne se lamentera pas sur la vénalité des sentiments dans notre société moderne. Second life nous offre même l’opportunité de prendre conscience de ces amitiés bifaces.
L’intérêt de la pièce de Brecht n’était pas seulement de mettre à nu de tels processus ; elle plaçait le spectateur dans une perspective lui permettant de mieux appréhender les relations de la vie quotidienne. L’effet de distanciation n’a pour autre dessein que d’éviter au public de tomber dans l’écueil de la sentimentalité. Chez Brecht, on ne s’intéresse plus à une intrigue palpitante et on ne pleure plus le destin tragique des personnages. Avec l’œil d’un connaisseur (et non d’un passionné) regardant un match de boxe, fumant un bon cigare, on observe les liens qui unissent les protagonistes. Second life pourrait esquisser une logique similaire. J’ai dit que cet espace avait pour vocation de mimer les relations humaines ; mais il s’agit surtout de se mettre soi-même en scène. A l’écran, il y a bel et bien une identification au personnage, mais celle-ci ne relève pas de l’identification dramatique tant décriée par Brecht. Puisqu’il s’agit d’un avatar, on ne peut que s’identifier à soi-même, mais ce personnage nous est en même temps extérieur. Il nous permet non seulement de mettre à distance les relations humaines, mais aussi de prendre conscience que l’espace – réel ou virtuel – n’est pas un espace déjà toujours donné ; il est façonné selon les besoins économiques. De même que les complices de Mackie métamorphosent une étable en salle de fête grâce aux produits de leurs vols, de même les utilisateurs de second life peuvent transformer un espace et l’exploiter économiquement (en revendant leurs œuvres ou en restreignant l’accès à certains espaces). Le fait qu’il s’agisse d’une communauté virtuelle ne change pas fondamentalement la nature des relations humaines. On s’en douterait : des milliers d’années d’histoire ne sont pas remises en cause par un simple programme informatique. Néanmoins, on pourrait considérer que second life propose une mimésis distanciée de la vie humaine. Les bords de l’écran d’ordinateur peuvent s’apparenter aux accessoires de régie que L’Opéra de Quat’Sous laissait en évidence pour rappeler au public qu’il se trouvait au théâtre. Notre avatar se prête à l’identification mais aussi à une distanciation et les relations qu’il noue avec d’autres internautes peuvent être perçues de manière critique.
L’immiscion d’agents économiques dans une communauté virtuelle, est-ce le retour des marchands dans le temple ? Plutôt l’occasion de s’allumer un bon cigare et d’observer une seconde vie.
Un petit post a suscité mon intérêt dans la version française de techCrunch. Dans celui-ci, Ouriel présentait l'InternetFoodChain, mini-site finalement assez amusant où l'on peut poster son pronostic sur la prochaine acquisition dans le monde du web2.0. Dans un segment de marché où tout repose sur l'avis des utilisateurs, c'est un peu le laughing squid qui se morde la tentacule.
Plus sérieusement, ceci se rapproche pas mal de tout ce qu'on appelle le crowd wisdom (cf. le best seller de Surowiecki et surtout sa mise en application par Google ). L'idée de base est que l'agrégation d'informations venant d'un nombre important de personnes permet d'aboutir à des décisions et des actions plus efficaces que celles conçues sans avis extérieurs. De cette affirmation asez évidente, Surowiecki détaille de nombreux mécanismes et schémas dans lesquels la crowd wisdom prend tout son sens. L'intérêt de cette approche réside dans son application au monde l'entreprise, par le biais de marchés prédictifs notamment. Ces derniers sont des marchés financiers fictifs sur lesquel s'échangent des occurences d'événements. On pourra par exemple acheter ou revendre l'événement "Ségolène Royal sera la candidate socialiste à l'élection présidentielle". Le prix de cette action fluctuera en fonction de l'offre et de la demande, symbolisant la croyance de la populace dans l'élection de Ségo. Plus sérieusement, on notera l'efficacité de la chose : un geste (achat ou vente du titre) synthétise toute la réflexion d'une personne ! (Sur l'efficience des marchés financiers, pensez à relire le grand Friedrich, sans oublier Johnny ).
Cependant, et pour revenir à mon point de départ (régression? révolution?), je ne suis pas certain que les résultats obtenus sur internetfoodchain soient vraiment à prendre au sérieux. Un des principes de base de crowd wisdom est que la foule en question ait accès / détienne une partie de l'information ou puisse agir sur l'événement (limite mise en avant par Surowiecki). Malgré l'apparente décontraction des dirigeants de start-up internet, la confidentialité est encore de mise dans le cadre d'acquisition d'entreprise.
En revanche, le principe est réutilisable pour obtenir une information que des personnes donneraient difficilement. Dans le secteur des logiciels, pas mal de dirigeants seraient très contents de connaître l'avis de leurs développeurs sur les éventuels retards de sortie d'une nouvelle version. Mieux encore : dans les industries lourdes soumises à des pénalités de retard ! Hey! Pourquoi vous regardez tous du côté de Toulouse?

Notre amie Tara Hunt a posté un article qui a suscité d'assez vives réactions sur son blog horsepigcow.
L'article traite d'une nouvelle agence marketing ( Crayon ) qui propose, entre autre, des actions visant les utilisateurs de Second Life.
Ce n'est pas vraiment une nouveauté, comme vous avez pu le lire dans de nombreux journaux, de plus en plus de sociétés réelles envahissent SL et tentent de profiter de cette opportunité de relations directes avec des consommateurs potentiels.
Non, ce qui m'a interpellé est une des remarques du post de Miss Rogue :
"I loath the day I can't go anywhere (online or off) where I have to wonder whether a person chatting with me is sincerely interested in me as a person or just wants me to buy stuff."
Cet exactement la conversation que nous avons eue la semaine dernière avec mes collègues (pour la petite histoire, mes premières réflexions construites sur le sujet datent d'une session du Marcamp organisé par Orange à San Francisco en septembre dernier). Comment faire pour qu'un "buzz agent" ne suscite pas la méfiance, pour ne pas dire la défiance, des utilisateurs / internautes ?
Un des problèmes identifiés repose sur le fait que ces buzz agents "classiques" jouent sur deux terrains légèrement contradictoires. Ces derniers jouent sur une relation de confiance, une relation quasi-personnelle avec le consommateur. Celle-ci est pourtant asymétrique. En acceptant de l'argent, équivalent universel et impersonnel par excellence, le buzz agent ne met strictement rien de personnel dans cette relation. Comme n'importe quel acteur, il est payé, il joue un rôle. Il ne s'investit pas personnellement, prétend être quelqu'un d'autre, tandis que l'internaute offre sa confiance et le laisse rentrer, en partie, dans sa sphère personnelle.
Au contraire, un "évangéliste" qui accepte de promouvoir une société contre des produits de cette entreprise évite cet écueil. Il s'implique personnellement dans ce travail, à travers ses goûts, ses passions, ses centres d'intérêts. Il révèle une partie de sa personnalité. Il ne s'agit alors plus d'une discussion entre une personne et une société, mais entre deux personnes (leviers de vente classique, vous vous souvenez de ce VRP qui vous parlait de sa passion pour le foot à la TV et en profitait pour vous dire qu'il avait mis dans son salon exactement le même canapé qu'il vous proposait ?). N'importe qui accepte de faire la promotion de Coca-Cola contre de l'argent, même si on fond il préfère Pepsi. En revanche, je croierais beaucoup plus facilement ceux qui acceptent ce job contre des canettes rouges et blanches. Oui, ces types doivent vraiment trouver quelquechose à cette boisson !
Autre question qui revient régulièrement : faut-il "avouer" sa qualité d' "évangéliste" ? Ma réponse est : oui, soyez transparents ! Pour filer la métaphore, je pense que cacher un élément qui impacte directement une relation personnelle n'est jamais une très bonne stratégie. En particulier si cet élément est finalement bénin (et bien oui, j'accepte du coca, quel mal à cela ? Je te l'avais dit lorsque nous nous sommes rencontrés que j'étais un coca addict !). Si le consommateur découvre qu'on a omis de lui dire quelques broutilles, cela risque surtout d'éveiller ses soupçons. Plus grave encore, lorsqu'on se place dans ce type de relation, ce n'est plus un client qui est trompé par son fournisseur. C'est carrément une trahison personnelle ! Et, en général, les crimes passionnels commis par des consommateurs trompés sont sanglants : souvenez-vous de l'affaire Walmarting across America !
PS: J'ai écrit cet article dans le cadre du blog interne à l'entreprise pour laquelle je travaille : faberNovel. Vous pourrez bientôt retrouver tous les posts des membres de faberNovel sur un blog dédié. Un peu de patience !
