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Ce soir-là, la radio matraqua. Vers 22 heures, la nouvelle sortit : Ingrid Betancourt avait été libérée. Ce ne fut pas un coup de tonnerre, mais un coup de feu. Tous étaient dans les starting-blocks et le sprint commença. Déclarations, témoignages, réjouissances, remerciements et ressassements des moindres détails se chevauchèrent. La couverture médiatique était parfaitement maillée pour accueillir cette surprise. Les éditions spéciales s’apparentaient à la rubrique nécrologique des célébrités : la libération comme la mort sont imprévisibles, on sait seulement qu’elles adviendront un jour et, qu’il s’agisse d’Ingrid Betancourt ou de Pascal Sevran, tout le monde (i.e. journalistes, politiques, auditeurs) doit s’y préparer. Dès que la nouvelle tombe comme un cadavre, il faut la couvrir au plus vite, y remettre quelques épaisseurs. La libération signifie alors moins une délivrance (des Farc ou de la vie terrestre) que le lâchage médiatique d’une bête pour la chasse à courre. Néanmoins, cette imprédictibilité n’est pas le seul attribut que la libération d’Ingrid Betancourt partage avec la mort. Toutes deux échappent aux explications.
En effet, dans chaque cas, le discours se heurte à une part substantielle d’indicible. Si on veut vraiment en parler, on fait dans la métaphysique, la religion et les commémorations télévisées. Comme souvent lors de la disparition – ou pire encore, la résurrection – d’un être cher, l’émotion étouffe toute discussion. Ainsi, moins d’une heure après la détonation, Mélanie Betancourt déclarait : « Avec ma famille, on manque de mots. » C’est bien légitime. Ne faisons donc pas de mauvais esprit devant le spectacle d’une famille réunie. La décence, ou une autre instance, le commande. Ce mot d’ordre a instantanément circulé : le consensus est de rigueur car on manque de mots.
Ainsi, le monceau d’articles, de commentaires et de déclarations ne cherchèrent pas à gâcher l’émotion par un mauvais goût discursif. Ces mots auraient mis un terme à la bienheureuse unanimité. Toute réflexion aurait été déplacée ; toute prise de recul aurait été une mise à l’écart de la communauté sentimentale, cette « douce France » qu’Ingrid Betancourt se languit de revoir. Pierre Moscovici le disait dès 22h30 sur France Info : la récupération politique serait inadmissible, on ne peut injecter un débat dans cette libération. La félicité est étrangère aux querelles ; et la France entière de reprendre en chœur. À les croire, il faut non pas évacuer, mais continuer à séparer Ingrid Betancourt du débat politique, voire de tout débat. Que viendrait faire la blanche colombe avec les crapauds critiques ? Ingrid Betancourt, candidate à la présidence colombienne, n’a pas été retenue en otage par une guérilla d’origine marxiste ; elle était prisonnière. La pugnacité gouvernementale n’a pas été aiguillonnée par l’influence de sa famille en Colombie ou son amitié avec un premier Ministre ; Ingrid est libre et son nom est parfois même éludé pour éviter une fâcheuse confusion homonymique avec l'une des plus riches familles de France. L’apolitisme de cette libération se traduit par une absence de conflit. La guérilla qui serait le seul élément belliciste n’a plus lieu d’être. La libération d’Ingrid s’est déroulée sans heurt ni violence et Nicolas Sarkozy appelle désormais les Farc à cesser « leur combat absurde ». Le mot est lancé : le conflit n’a ici aucun sens.
Si aucune objection n’est permise, que dire alors ? Chacun se congratule, se remercie et les mots sont utilisés de manière conciliante, c'est-à-dire absolue et tautologique. Le conflit ne peut naître que si une relation existe. Dès lors, pour éviter une quelconque discordance entre les mots, il suffit de les employer de manière intransitive. « Ingrid Betancourt a été libérée par les Farc », cela pouvait encore prêter à débat. « Ingrid est libre », voilà qui sonne plus harmonieux. C’est simple et tout le monde peut le chanter. Le substantif « Liberté » et ses dérivés sont sans aucun doute les mots qui composent le refrain de ce cantique mélodieux. Noël Mamère a donné le ton quand il déclarait que cet événement était avant tout « une victoire pour la liberté ». Liberté de qui ? par qui ? pourquoi ? à quelles fins ? Questions grossières que celles-ci ! La liberté est un concept qui ne s’abaisse pas à la pratique. Elle est éthérée et n’a pas besoin d’être définie. Chacun peut la reconnaître : c’est la même qui orne notre calicot tricolore, là-haut, sur le mur. Une variante de cet accord linguistique est, bien entendu, la tautologie. Je ne m’y attarderai pas, d’autres l’ont déjà fait. Il suffit de noter que, pour désigner –et désamorcer – l’opération militaire qui a conduit à la libération, le Président Alvaro Uribe parle d’une « épopée épique ». On vous l’a dit, on manque de mots.
De toutes manières, à quoi serviraient-ils, ces mots ? Il n’y a pas à discuter car il n’y a rien à discuter. La dissertation est un exercice de professeurs syndiqués, de journalistes sectaires. Cette mauvaise habitude est appelée à disparaître, sans tambours, ni trompettes, ni publicités. Ingrid ne prête pas à débat ; elle n’est pas une personnalité politique, c’est à peine si elle est une personne. Durant sa détention, elle s’est transformée en image plane. Accolée à de nombreuses mairies françaises (en haut, à côté du mot « liberté »), elle s’apparentait à l’image d’un proche disparu. Cette photo avait perdu sa fonction première (la campagne électorale) et, par un cadrage assez rapproché, aurait très bien pu figurer sur une table de nuit ou un album de famille. Le noir et blanc, la pose de mélancolie connotent le passé. Néanmoins, contrairement à la gravure de Dürer, elle nous regarde de face, avec un léger sourire. Celle que l’on appelle Ingrid (après 6 ans de voisinage, vous pensez bien) ne nous adresse pas un reproche ; elle figure une nostalgie. Plus exactement, elle figurait. Elle était devenue, par sa présence photographique, un « ça-a-été » qui était à l’abri de l’actualité et de ses chamailleries. Comme pour les parents décédés, son image conjurait la disparition. Inversement, lorsque d’autres photographies, plus actuelles, d’une Ingrid vivante nous sont parvenues, on l’a crue mourante et le débat s’est mis à enfler. Le retour définitif à la vie et vers la France provoquera-t-il la discorde ? On a vu que les voix s’harmonisaient pour rapatrier un consensus. Ce n’est pas Ingrid Betancourt qui a été délivrée ; il s’agit ici de la libération d’une image. D’ici quelques jours, on décrochera le panneau de l’Hôtel de ville et les Parisiens rassemblés applaudiront, aussi satisfaits que si la France avait remporté la Coupe d’Europe. Ensuite, les vacances.
Ce blog va-t-il devenir une antenne politique ? Dieu (non je ne parle pas de Mitterrand) m'en garde ! Je réserve généralement mes fines analyses politiques à mes compagnons de comptoirs, histoire que le contenu colle au contenant.
Constatons cependant que, au cours des derniers mois, le jeu politique a nourri plusieurs de mes réflexions (digression grauite : vous ne trouvez pas qu'on réfléchit très mal en Vélib' ?).
La dernière campagne présidentielle a en effet permis à notre filiale de développement web et mobile de lancer plusieurs outils de discussion politique (massive chat, digg-like, etc.) qui pourraient être repris par des activistes US (et oui, la campagne approche aussi de leur côté). Dans le même temps, le niveau des débats et des formats m'ont convaincu de la nécessité de revaloriser la fonction journalistique. C'est là ma motivation première pour monter le chapitre français du Social Media Club (qui va voir le jour très prochaînement, mais chut c'est encore un secret).
De façon plus académique, au cours des dernières sessions du REMI (Réseau d'Etude du Management de l'Innovation, organisé par Thierry Weil) j'ai pu lire pas mal de choses sur le thème du lobby dans l'innovation (l'innovateur comme entrepreneur politique). Et j'ai toujours l'envie de développer une petite réflexion sur l'entrepreneur (politique ou pas) en tant que "voyou" : notre Président en est pour moi le meilleur exemple, ruant dans les brancards, agissant selon ses propres règles et défiant les conventions, obnubilé par le résultat et le concret. De là à dire que l'Elysée est habité par un entrepreneur du bâtiment, un peu roublard et qui n'a pas peur du "qu'en dira-t-on", il n'y a qu'un pas que je franchirai, peut-être, ce week-end.
Et ça risque de continuer : Adrien, stagiaire émérite, entame un mémoire sur les politiques publiques de l'innovation tandis que la prochaine séance du REMI portera sur Innovation et Développement Durable. Bref, de quoi alimenter les débats dans les différents estaminets de la capitale.