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Hier, j’ai fait passer un entretien à une candidate stagiaire. Comme elle avait plutôt un profil philo, nous lui avions envoyé quelques thèmes de réflexion à travailler. C’est finalement assez pratique car ça nous permet de discuter sur un sujet adapté à « l’expertise » (ou ce qui s’en approche le plus) du candidat et en lien avec nos problématiques. Et puis surtout, ça nous évite quand même les sempiternelles études de cas, apanage classique des cabinets de conseil et autres banques d’affaires.
Cela m’a donc donné l’occasion de parler du concept d’identité et de relation sur le web. Et ça tombe plutôt bien car c’est un sujet qui me préoccupe depuis quelques temps (enfin, moi comme le reste du monde Internet), comme l’indiquent certains de mes posts.
Ce qui me fascine particulièrement, c’est l’ensemble des contradictions que nous construisons actuellement sur le net. Je m’explique.
Nous tentons de plus en plus de nous ouvrir à « l’autre » (je n’ose mettre un A majuscule, agnostique que je suis), d’afficher notre identité sur le web : blogs, sites communautaires sur mille et un thèmes, etc. tout est bon pour faire rentrer le badaud dans notre sphère personnelle. Et pourtant, nous nous réfugions dans des cadres qui ne laissent filtrer que certaines facettes de notre personnalité. Lorsque je m’affiche sur linkedin, je n’offre que ma facette professionnelle. Lorsque vous lisez ces lignes, vous ne percevez que ma tendance à vouloir tout conceptualiser (ainsi qu’un légère schizophrénie gémellique). Cela me ressemble bien, certes, mais serait insuffisant pour me définir entièrement. Pire encore, les tentatives de réunion de ces différentes facettes. Regardons un instant blogging.com. Six catégories pour se définir, pour révéler son identité, son unité, son « être » ! Quel terrible découpage nous subissons là ! Entre nous, je me sens ontologiquement incomplet car je n’ai aucun cliché à mettre sur mon blogphoto ! De même, on peut se poser beaucoup de questions quant au Community Blog : est-ce que je me définis vraiment en fonction des personnes que je connais, voir dans le cas présent, des personnes qui s’intéressent à moi, qui me regardent ? ou seraient-ce les autres qui me définissent ? Non, vraiment, si nous souhaitons retrouver une unité numérique, je pense que des approches plus libres de réagrégation type ziki sont beaucoup plus intéressantes (avec quand même cette question en suspens : agrégation veut-il dire unité, avec ce que cela sous-entend de cohérence ?).
Mais est-ce que cette tentative de retrouver une son identité sur le web n’est pas un peu illusoire, voire hypocrite ? Car en fait, le but de tout cela, c’est la rencontre avec l’autre, une rencontre « immédiate » et, osons utiliser des gros mots, du « visage » de l’autre. Mais c’est ici qu’on se fourvoie un peu. La rencontre web est tout ce qu’il y a « médiate » : deux machines entre vous et moi lecteur, une interface qui m’impose des codes et un contenu que je filtre moi-même. Vous ne voyez que les facette que j’ai envie de vous montrer et encore ! Je ne vous donne que l’image que j’ai de moi dans un domaine donné, voire que je souhaite donner de moi ! Allons un peu plus loin dans le cynisme : sans m’en rendre compte, je mets en scène un personnage sur un thème particulier, auquel je m’identifie. Pire encore, je choisis le temps de l’ouverture et les éléments que j’offre à l’autre. Je peux toujours refuser de publier certaines parties de mon profil utilisateur, certains de mes actes virtuels (un post public ou privé, une réédition, …) ou décider qu’il n’est plus l’heure de se présenter au regard de mes alter ego internautes (et là je me déconnecte). Même dans le très médiatique Second Life, mon avatar est totalement sous contrôle. Vous ne saurez jamais à quel point je me ronge les ongles, vous ne connaîtrez jamais mon regard en haut à droite lorsque je réfléchis et c’est bien dommage : cela aurait pu vous indiquer que je suis stressé, que j’ai une mémoire visuelle, etc.
Allons, halte aux constats d’échecs et remarquons qu’il y a du bon dans tout ça. Car si toutes ces démarches, ces outils sont hypocrites dans le « je », elles retrouvent leur cohérence dans le « nous ». Nous nous rencontrons sur des espaces régies par des règles claires, aussi réductrices soient-elles (en comparaison avec notre identité physique). On peut difficilement dire qu’une personne est « intéressée » sur le web : c’est justement un intérêt commun qui régule les sites communautaires. Lorsque je vais sur linkedin, je sais que mes contacts sont ici pour faire du business, pas pour partager un moment fort, amical et purement gratuit avec moi. La trahison que j’ai pu évoquer dans un précédent post, cela se résume purement à un non respect des règles du jeu affichées du site. Et, bien évidemment, certaines tricheries font plus mal que d’autre, selon les personnes. Même si j’avais été un utilisateur assidu des produits Vichy, la « trahison », maladroite, orchestrée par EuroRCSG et L’Oréal ne m’a que peu scandalisé. Je serais, en revanche, bien plus contrarié par un « non renvoi d’ascenseur » sur linkedIn. Et inversement, je pense que Vincent, lui, s’en moquerait comme de son premier bretzel. Par ailleurs, qui dit filtrage (du contenu, du temps) dit aussi qualité. Le temps que je passe sur ce blog est entièrement dédié à vous, lecteurs. Je sélectionne les éléments que je propose, pour que tout cela soit de qualité correcte (en général, je réfléchis quand même un peu à ce que je vous raconte). Bref, « nous » n’avons pas à subir le médiocre du quotidien, de l’immédiat (remarquons à ce sujet que twitter nous propose de rentrer dans ce "présent", et pour le moment, c'est plutôt un plébiscite).
Enfin, on peut aussi essayer de prendre le problème dans un autre sens. Nous essayons trop souvent de répliquer notre identité réelle dans le virtuel. A tort. Il serait plus réaliste de séparer ces deux faux amis et se réinventer en ligne. Finalement, les plus belles réussites sur SL sont celles où les utilisateurs se sont totalement départis de leur condition physique. Paradoxalement, on conserve une cohérence bien plus grande en procédant ainsi : on évite, en effet, l'examen hypocrite de notre personne (comment je me vois, comment je veux que les autres me voient,...). Mon avatar, produit de mon imaginaire, me ressemble bien plus que l'image que je veux afficher sur le net.
Bon, à propos de temps choisi, je vais devoir me déconnecter. Toutes mes excuses, je vous promets que nous reviendrons une autre fois sur tous ces sujets (je pars d'ailleurs à la fin du mois à NY pour une conférence sur ce thème). Un dernier pitit point quand même. Certains vont sûrement se demander, et avec raison, « c’est bien beau tout ça, mais comment on concrétise ces quelques réflexions ? Quelle attitude adopter sur le web ? Quels nouveaux services lancer ? Comment les monétiser ? ». Pour commencer à y réfléchir, je vous conseille d’aller lire les blogs de Umair ou celui de Susie. C’est très très bon, audacieux, conceptuels, le tout saupoudré d’une relation directe avec les entreprises du secteur.
Ah, et pour la candidate stagiaire, je vous dirai ça la prochaine fois.