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Devant le torrent d'hypothèses épicées de quelques conjonctures, l'enquêteur panique : pas de problème pour attendrir à coups de justice n'importe quel hard-boiled mal affranchi, mais la bande aux frangins Réflexions et Étaiements, ça, c'est une autre paire de manchettes. Et, pour le moment, sur l'affaire α., on nage dans le vague le plus complet. Pas le moindre petit suspect à mettre à table. Pas un indice qui ne rassure. Matriochkas diaboliques que sont les maigres éléments que α. a daigné nous laisser : avons-nous le malheur d'effleurer un mot, de considérer une question, d'aligner une nouvelle hypohèse que vingt nouveaux mystères surgissent de la brèche que nous pensions avoir creusé dans le mystère α.
α. nous amène a reconsidérer entièrement notre façon de penser. Notre homme maîtrise si bien les schémas de pensée occidentaux (n'a-t-il pas voyagé de par le monde ?) qu'il se joue de nous et nous enferme dans un piège logique préparé de longue date (30 ans, vous pensez s'il a eu le temps de réfléchir à son affaire le bougre). Si nous ne voulons pas tourner en rond, il nous faut rompre avec nos techniques aussi primitives que prévisibles. Il nous faut des éléments tangibles et il nous les faut tout de suite ! Débarrassons-nous de la déduction, cette vieille catin enjoleuse dont nos maîtres vantèrent tant les mérites mais qui, pour le moment, s'est contentée de voler notre temps sans aucune douceur en échange ! Sors de cette maison close qu'est mon esprit, Madame Dolores La Déduction, et n'oublie pas de nettoyer derrière toi. Je veux une chambre propre pour ta remplaçante : L'Elimination !
Et oui, j'ai décidé de travailler avec une Américaine. Et ça marche !
En procédant par Elimination donc, je peux d'ores et déjà vous affirmer deux choses :
1 - α. n'est en aucun cas un pirate ! Il n'est, en effet, nulle part fait mention du Golfe d'Aden ou de quelconques pays improbables. Par ailleurs, α. n'a pas été tué ni emprisonné, et ne semble pas prêt de connaître ce sort. Or, si j'en crois des sources sûres, tous les pirates et autres frères de la côte seront d'ici peu abattus ou embastillés, comme tous les rascals de leur espèce le méritent.
2 -α. est un gros ringard. Le métier de pirate est structurellement cool et en plus, il est salement à la mode en ce moment. Passe encore que M. α. se donne un petit style en écrivant des lettres manuscrites. Mais là, refuser l'air du temps à s'en étouffer, cela devient pathologique et, avouons-le, totalement plouc.
Continuons sur cette voie, passons en revue tout ce que
α. n'est pas, nous finirons par l'avoir.PS: vous ai-je dit que Mlle Elimination avait emmenagé avec son ami, le singulier Dr. Monomanie ?
Très bien, je vois que nous progressons dans
notre enquête. La personnalité d'αlain commence à se dévoiler devant nous.
Lentement, il est vrai. Disons plutôt qu'elle s'effeuille langoureusement, au
rythme d’un juke-box de campagne. Patience ! Encore quelques dollars dans le
slip et αlain sera notre chose ! Gros doutes quant à l’hypothèse de
synthèse 1/3 : Ce n’est pas parce qu’alain fait mine de se
livrer qu’il faut se répandre. La datation consensuelle est à l’enquête ce que
la synthèse socialiste est à la politique : un flasque aveu d’échec
maquillé par le sourire du désespoir. D’un autre côté, je reconnais quelque
pertinence à l’année 78. La nationalisation des compagnies pétrolières a
effectivement pu décider alain à partir pour
le land of opportunities and cheap gasoline. Dans tous les cas, force est de
constater que sa fibre écologique est un peu molle. Pas un mot sur la beauté
des paysages d’Ithaca (les chutes d’eau, la forêt, le lac), si ce n’est un
grincheux « y fait froid ». Non, αlain, il préfère rester
bien au chaud dans sa maison ou son hummer. La nature, il s’en fout comme de
son premier bidon de mercure. Hypothèse 6 : αlain fait pousser
des cornes à Janet. En relisant la lettre, je me suis aperçu qu’il s’agissait
d’un aveu aussi grossièrement déguisé qu’un drag-queen de province. C’est
surtout sensible dans le premier paragraphe : « Janet enseigne toujours, mais deux fois par semaine
seulement. Cela a au moins l'avantage de la sortir de la maison (qui était un
chantier ces derniers mois.) Nous resterons bien sagement à Ithaca pour
les vacances et les parents de Janet viendront probablement (bien que la mère
de Janet se soit brisé la cheville il y a quelques jours.) » De toute évidence, leur couple bat de
l’aile : - le ménage n’est pas fait (« un chantier ces derniers mois »). -
On ne va pas voir les grands-parents pour Noël, c’est à eux de
se déplacer s’ils veulent voir les gamins (on sent presque une pointe de regret
dans le concessif « bien que » qu’αlain aimerait sans
doute transformer en adversatif pour justifier que la belle-doche ne se
déplace pas : « vous n’allez pas venir alors que vous vous êtes
brisé la cheville il y a quelques jours ! »). -
L’activité professionnelle de sa femme ne semble l’intéresser
que dans une certaine mesure. Pas de précision sur la matière enseignée, sur
l’ambiance avec les collègues ou les élèves. αlain regrette
(« seulement ») que Janet ne soit pas plus souvent absente : le
seul « avantage » du boulot de sa femme n’est pas son épanouissement
personnel ou un salaire supplémentaire, non, non, c’est « au moins »
de la faire dégager de la maison. αlain ne considère
pas Janet comme une femme d’intérieur (elle ne passe pas le plumeau
apparemment) et à peine comme une femme active. Pas jaloux pour deux sous, il
est soulagé quand elle sort. -
Chose curieuse et remarquable : αlain met un point dans ses parenthèses. Alors que son
orthographe et sa grammaire sont irréprochables (ce qui n’est pas gagné avec
l’acculturation de l’expatrié), αlain commet à
plusieurs reprises une faute grossière. On peut supposer qu’il s’agit là
d’une déformation professionnelle. αlain est ou fut
militaire : son lit est au carré, sa coupe de cheveux aussi, le désordre
(donc sa femme) l’exaspère, rien ne doit traîner et surtout pas un point hors
de la parenthèse. La même observation peut se faire quant à l’absence de
post-scriptum : tout a été dit, un point final signifie que les affaires courantes ont été rangées par
l’écriture (serrée) et que la signature d’αlain est
définitive ; elle ne tolère pas la discussion (pas une seule question pour
avoir de mes nouvelles) et encore moins le fatras d’un mot qui dépasse. Plus
encore, on peut penser qu’il s’agit de bien cloisonner deux niveaux de
discours : d’un côté, les nouvelles publiques sur la météo, l’activité
professionnelle de sa femme, l’arrivée des grands-parents pour Noël, bref, tout
ce que les voisins peuvent apprendre sans même avoir à épier à travers les
volets ; de l’autre, entre parenthèses, les reproches qu’il fait en son for
intérieur à Janet, la bordélique, et à la marâtre qui trouve encore le moyen de
se pointer en claudiquant. Il le pense, l’écrit, mais il ne faut pas que tout
ceci lui échappe, qu’on l’entende. Une parenthèse n’est pas une garantie
d’insonorisation suffisante ; posons un double vitrage avec un point. -
Résumons : son couple bat de l’aile, il préfère quand sa
femme est absente et tient à séparer soigneusement sa vie familiale publique de son intimité. Allons un peut plus loin et remarquons une vague
culpabilité avec la mention à dieu : le Seigneur sait tout, même que
je n’ai pas mérité mon grade de lieutenant alors que je fais de bien vilaines
choses quand Janet a le dos tourné (« mais deux fois par semaine
seulement », comme pour minimiser la faute). À mots couverts, il
nous fait même part de sa débauche : « L'hiver New Yorkais après
s'être fait attendre, est arrivé avec violence - la neige bloque toutes les
routes - mais à cette époque le plaisir de la nouveauté est encore vif ! »
Personnellement, je rougis presque à la lecture de ces lignes… La métaphore est
pourtant sans équivoque : on apprend qu’αlainn souffre de
petits soucis d’impuissance (« après s’être fait attendre »)
vraisemblablement dus à une consommation excessive de stupéfiants (cette neige
qui bloque les routes artérielles) mais qu’il arrive tout de même à prendre son
pied ( « violence », « plaisir », « vif », point d’exclamation qui fait écho à
celui de la culpabilité du « dieu sait pourquoi ! »). Enfin, il
justifie son infidélité : ça change enfin du train-train avec Janet. Au
moins, l’autre fille – appelons-la Nouveauté – le dépayse un peu ! αlain, je suis très touché par la confiance que tu m’accordes et,
surtout, je ne te juge pas (dieu le fera !). Cela me fait seulement de la
peine pour Janet et tes enfants. Cette cheville brisée dont tu me parles, ne
serait-ce pas tout simplement une entorse à ta vie de famille ? Peut-être
faudrait-il en parler à des professionnels avant que Janet, sur un doute, ne le
fasse…
Bien, à nous trois M. α ! Voyons si votre brouillard de mystère est aussi épais que vous le prétendez ou s'il ne s'agit que d'une légère brume de perplexité... Aha ! Ma fidélité sans faille à "Faites entrer l'accusé" paie enfin !
11.09.08
Synthèse des hypothèses 1 et 3 : Faire dater la lettre de 1954 me paraît douteux. En effet, on voit bien dans le document ci-joint que l'année 1954 n'eut rien d'exceptionnel en termes de chutes de neige.
Je joue donc la carte du conscensus : à mi-chemin entre 1954 et 2003, il y a 1978. Je ne pense pas que les événements dont parle αlain soient l'explosion du Punk-Rock et le gâchis d'une génération qui suivit. L'Algérie fut en effet épargnée par ce fléau. En revanche, la nationalisation de 5 compagnies pétrolières françaises le 21 janvier de cette année a de quoi inquiéter notre homme (même si le web ne l'intéresse pas, l'homme de la rue se précoccupe toujours de la consommation de sa grosse cylindrée américaine). Par ailleurs, la situation géopolitique au Proche-Orient était aussi enviable qu'aujourd'hui : la guerre au Liban débute et αlain a bien raison de ne voir dans les accords de Camp David qu'un écran de fumée Yankee. Les dons de visionnaires d'αlain sont donc avérés.
Hypothèse 4 : αlain est un gros fainéant. Tout comme le reste de sa "nombreuse famille". Vincent le faisait remarquer au 10/09/08 (bon sang, déjà 3 jours que cette enquête dure, j'ai les nerfs en pelote), sa promotion au rang de Lieutenant est inexplicable. Il prend, en effet, largement le temps de rénover sa maison ("qui était un chantier ces derniers mois") et ne se refuse pas quelques vacances avec sa belle-famille; mais pas trop loin, l'aventure n'étant pas trop son truc, merci bien. Quant à Janet, elle ne vaut guère mieux : seules les exigences professionnelles peuvent lui faire troquer son jogging d'intérieur contre un petit tailleur un peu strict et la faire sortir de sa tanière (qui, rappelons le, est un vrai capharnaüm; l'excuse de la femme au foyer ne tient pas une seconde) . Mais attention, le grand air et l'activité pourraient nous la tuer la Janet. La posologie est donc limitée à deux fois par semaine. Quant au reste de la famille, elle ne daigne même pas signer la carte. Non, c'est αlain qui le fait pour eux. C'est pourtant pas très compliqué bon sang. On l'a tous fait à Noël ou pour les pots de départ des collègues : glisser une petite signature à côté d'un mot creux et optionnel ne fera aucun mal à votre poil de main.
Hypothèse 5 : Comme tous les gros fainéants, αlain se gave du système.Tout en se planquant tranquillement à Ithaca, il continue de toucher sa solde de l'armée (solde qui vient de prendre du galon, le scandale est assez énorme pour que cela soit répété). Bien entendu, αlain détient une famille nombreuse et la carte qui va avec. Je ne pense pas que cela lui serve beaucoup dans le réseau de transports ithaquiste, mais c'est à ce genre d'économie de bouts de chandelles que l'on reconnait les vrais radins. De même, on remarquera que la lettre n'était pas timbrée (pourquoi claquer un honnête dollars dans une lettre alors que l'on pourrait l'utiliser pour aller jouer au bingo ?) et qu'il ne se fatigue pas trop pour rendre ses propos plus explicites.
Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. Hier, j'ai donc ramassé un objet laissé à terre. Je mettais seulement en pratique ce que m'avait soufflé Ghérasim Luca. En acceptant de prendre ce que le hasard mettait à mes pieds, je me faisais un cadeau. Je l'ai trouvée un peu à l'écart du marché aux puces, même un peu en marge des biffins. C'était une lettre manuscrite, dont je n'ai que le dernier feuillet. Je me suis donc offert un lambeau d'intimité que je vous sers :
09.09.2008
Hypothèse 1 : il me paraît désormais évident que cette lettre est plus vieille que nous le pensions. Tout d'abord, Monsieur A. (on l'appellera ainsi tant que nous n'aurons pas validé que son nom est bien Alain) écrit une lettre papier ! Oui, oui, vous avez bien lu ! Il n'a pas envoyé de mail, comme tout le monde. Chose d'autant plus étrange qu'il se trouve aux US, dans une ville universitaire. Par ailleurs, "ça" (qui nous dit qu'il s'agit vraiment d'un homme ?) parle d'un hiver violent. Or, l'hiver dernier était très doux à Ithaca : il faut remonter jusqu'en 2003 pour observer des chutes de neige supérieures aux normales saisonnières.
Cette date de 2003 semble coller avec les événements algériens que "α" mentionne : d'une personne qui communique par lettre manuscrite, on peut s'attendre qu'elle parle encore en décembre d'un événement survenu en mai.
Hypothèse 2 : nous ne pouvons pas écarter immédiatement la piste ésotérique. Si la lettre a bien été écrite fin 2003, comment pouvait-il prévoir l'arrivée de Vincent à Ithaca et surtout son retour à Paris (j'avais personnellement parié 50€ sur le fait qu'il se paume en chemin) ? Plusieurs éléments trahissent grossièrement la présence de forces paranormales dans cette histoire. Tout d'abord, cette Janet qui enseigne toujours. Ou devrais-je plutôt dire "Jah-Net qui prophétise pour l'éternité"? La piste africaine est confirmée, l'Ethiopie et l'Algérie ayant une longue histoire commune. On ne me fera par ailleurs pas croire que cette fine écriture n'est pas le fruit d'un exercice d'écriture automatique. Attention cependant,α n'est, selon toute vraisemblance, pas adepte de la magie blanche : remarquez le "d" minuscule à "dieu" ! On parle de papier très fin, mais ne devrions-nous pas l'appeler par son vrai nom, papier bible ?! α est un adorateur du malin et tente, par cette missive, de nous entraîner habilement dans sa chute. Il crache à la face du Très Haut, mais cela finira par lui retomber dessus.