1 post tagged “conseil matrimonial”
Très bien, je vois que nous progressons dans
notre enquête. La personnalité d'αlain commence à se dévoiler devant nous.
Lentement, il est vrai. Disons plutôt qu'elle s'effeuille langoureusement, au
rythme d’un juke-box de campagne. Patience ! Encore quelques dollars dans le
slip et αlain sera notre chose ! Gros doutes quant à l’hypothèse de
synthèse 1/3 : Ce n’est pas parce qu’alain fait mine de se
livrer qu’il faut se répandre. La datation consensuelle est à l’enquête ce que
la synthèse socialiste est à la politique : un flasque aveu d’échec
maquillé par le sourire du désespoir. D’un autre côté, je reconnais quelque
pertinence à l’année 78. La nationalisation des compagnies pétrolières a
effectivement pu décider alain à partir pour
le land of opportunities and cheap gasoline. Dans tous les cas, force est de
constater que sa fibre écologique est un peu molle. Pas un mot sur la beauté
des paysages d’Ithaca (les chutes d’eau, la forêt, le lac), si ce n’est un
grincheux « y fait froid ». Non, αlain, il préfère rester
bien au chaud dans sa maison ou son hummer. La nature, il s’en fout comme de
son premier bidon de mercure. Hypothèse 6 : αlain fait pousser
des cornes à Janet. En relisant la lettre, je me suis aperçu qu’il s’agissait
d’un aveu aussi grossièrement déguisé qu’un drag-queen de province. C’est
surtout sensible dans le premier paragraphe : « Janet enseigne toujours, mais deux fois par semaine
seulement. Cela a au moins l'avantage de la sortir de la maison (qui était un
chantier ces derniers mois.) Nous resterons bien sagement à Ithaca pour
les vacances et les parents de Janet viendront probablement (bien que la mère
de Janet se soit brisé la cheville il y a quelques jours.) » De toute évidence, leur couple bat de
l’aile : - le ménage n’est pas fait (« un chantier ces derniers mois »). -
On ne va pas voir les grands-parents pour Noël, c’est à eux de
se déplacer s’ils veulent voir les gamins (on sent presque une pointe de regret
dans le concessif « bien que » qu’αlain aimerait sans
doute transformer en adversatif pour justifier que la belle-doche ne se
déplace pas : « vous n’allez pas venir alors que vous vous êtes
brisé la cheville il y a quelques jours ! »). -
L’activité professionnelle de sa femme ne semble l’intéresser
que dans une certaine mesure. Pas de précision sur la matière enseignée, sur
l’ambiance avec les collègues ou les élèves. αlain regrette
(« seulement ») que Janet ne soit pas plus souvent absente : le
seul « avantage » du boulot de sa femme n’est pas son épanouissement
personnel ou un salaire supplémentaire, non, non, c’est « au moins »
de la faire dégager de la maison. αlain ne considère
pas Janet comme une femme d’intérieur (elle ne passe pas le plumeau
apparemment) et à peine comme une femme active. Pas jaloux pour deux sous, il
est soulagé quand elle sort. -
Chose curieuse et remarquable : αlain met un point dans ses parenthèses. Alors que son
orthographe et sa grammaire sont irréprochables (ce qui n’est pas gagné avec
l’acculturation de l’expatrié), αlain commet à
plusieurs reprises une faute grossière. On peut supposer qu’il s’agit là
d’une déformation professionnelle. αlain est ou fut
militaire : son lit est au carré, sa coupe de cheveux aussi, le désordre
(donc sa femme) l’exaspère, rien ne doit traîner et surtout pas un point hors
de la parenthèse. La même observation peut se faire quant à l’absence de
post-scriptum : tout a été dit, un point final signifie que les affaires courantes ont été rangées par
l’écriture (serrée) et que la signature d’αlain est
définitive ; elle ne tolère pas la discussion (pas une seule question pour
avoir de mes nouvelles) et encore moins le fatras d’un mot qui dépasse. Plus
encore, on peut penser qu’il s’agit de bien cloisonner deux niveaux de
discours : d’un côté, les nouvelles publiques sur la météo, l’activité
professionnelle de sa femme, l’arrivée des grands-parents pour Noël, bref, tout
ce que les voisins peuvent apprendre sans même avoir à épier à travers les
volets ; de l’autre, entre parenthèses, les reproches qu’il fait en son for
intérieur à Janet, la bordélique, et à la marâtre qui trouve encore le moyen de
se pointer en claudiquant. Il le pense, l’écrit, mais il ne faut pas que tout
ceci lui échappe, qu’on l’entende. Une parenthèse n’est pas une garantie
d’insonorisation suffisante ; posons un double vitrage avec un point. -
Résumons : son couple bat de l’aile, il préfère quand sa
femme est absente et tient à séparer soigneusement sa vie familiale publique de son intimité. Allons un peut plus loin et remarquons une vague
culpabilité avec la mention à dieu : le Seigneur sait tout, même que
je n’ai pas mérité mon grade de lieutenant alors que je fais de bien vilaines
choses quand Janet a le dos tourné (« mais deux fois par semaine
seulement », comme pour minimiser la faute). À mots couverts, il
nous fait même part de sa débauche : « L'hiver New Yorkais après
s'être fait attendre, est arrivé avec violence - la neige bloque toutes les
routes - mais à cette époque le plaisir de la nouveauté est encore vif ! »
Personnellement, je rougis presque à la lecture de ces lignes… La métaphore est
pourtant sans équivoque : on apprend qu’αlainn souffre de
petits soucis d’impuissance (« après s’être fait attendre »)
vraisemblablement dus à une consommation excessive de stupéfiants (cette neige
qui bloque les routes artérielles) mais qu’il arrive tout de même à prendre son
pied ( « violence », « plaisir », « vif », point d’exclamation qui fait écho à
celui de la culpabilité du « dieu sait pourquoi ! »). Enfin, il
justifie son infidélité : ça change enfin du train-train avec Janet. Au
moins, l’autre fille – appelons-la Nouveauté – le dépayse un peu ! αlain, je suis très touché par la confiance que tu m’accordes et,
surtout, je ne te juge pas (dieu le fera !). Cela me fait seulement de la
peine pour Janet et tes enfants. Cette cheville brisée dont tu me parles, ne
serait-ce pas tout simplement une entorse à ta vie de famille ? Peut-être
faudrait-il en parler à des professionnels avant que Janet, sur un doute, ne le
fasse…