Violence et vérité
Mon frère m’a récemment tiré l’oreille. Ce brave garçon faisait remarquer qu’aucun article de mon cru n’était paru sur vox depuis longtemps et qu’il serait bon que je m’y remette, grosse feignasse, plutôt que de passer mon temps à travailler sur des sujets triviaux. Même si cela blesse mon amour-propre, je dois avouer que j’ai été un tantinet débordé par mes activités extra-bloguesques. Forcément, après m’être intéressé au roman policier durant la période nazie (il faudra absolument que je vous parle de l’étrange disparition du détective privé sous le IIIème Reich), je me suis plongé une fois de plus dans les pulp magazines américains. Même si l’on s’en tient aux plus connus, Black Mask et autres enfants terribles de Nick Carter, il est difficile de ne pas se laisser submerger par le nombre de publications. Ce qui est à la fois étouffant et excitant dans la culture industrielle, c’est la profusion des textes qui menace de vous abrutir mais qui doit sûrement receler quelques bijoux. La jungle en papier bon marché m’apparaît toujours comme une promesse de bonheur.
Si je suis volontaire pour m’embourber dans ces fleuves de roman, tout le problème reste d’avoir la batée adéquate pour dénicher la pépite policière. La plupart du temps, la chance, une once de logique (je me dirige vers les revues avec des éditeurs exigeants comme Joseph T. Shaw plutôt que vers la gazette du Kentucky) et quelques conseils avisés sauvent du paludisme hammettien (appelé aussi fièvre des archives). C’est donc avec ces trois éléments dans ma besace que j’ai accosté « Kick-Back » d’Ed Lybeck. Cette nouvelle fut publiée dans Black Mask en février 1932, à l’époque où les gangsters régnaient sur l’Amérique urbaine et le « Captain » Shaw sur la revue hard-boiled. Mal rasées, sentant le whisky et la sueur, ces quelques pages ne s’embarrassent pas de principes et vous explosent dans les mains. Aussi crédible que la déposition d’un gangster, cette nouvelle violente nos habitudes de lecture et fait disparaître la vérité comme un témoin gênant.
Un journaliste aussi intraitable qu’incorruptible, Harrigan, est menacé par le caïd de la ville. En effet, Frank Crocker (jeu onomastique évident avec l’anglais crook) n’apprécie guère que ce muckcracker révèle son rôle financier dans la campagne municipale d’un politicien prônant l’ordre et la loi, Kane. Plus audacieux encore qu’un reporter de Technikart, Harrigan va défier le truand dans son bureau, se fait taper dessus, manque d’être abattu et repart inopinément avec des documents prouvant les liens entre le gangster et le candidat à la mairie. S’ensuit une poursuite effrénée en voiture (ah ! Il n’y a bien que les pulps pour décrire pendant des pages une baston et des crissements de pneus !) puis, au moment où le journaliste pense avoir semé les bandits, une puissante automobile percute son taxi. Il se réveille dans une chambre insonorisée, en compagnie d’un policier, lui aussi séquestré car témoin de l’accident. Les truands ne mettent pas longtemps à revenir et à passer à tabac Harrigan, tentant de lui faire avouer où il a caché le document et, entre autres choses, de lui ouvrir le ventre à coups de balles à blanc. Laissés seuls un instant, les deux prisonniers réussissent à s’enfuir, le flic est tué durant l’évasion et Harrigan, sautant une rambarde, atterrit dans la plus parfaite obscurité sur le politicien véreux, lui brisant la nuque. Il parvient à regagner son bureau et joint immédiatement le rédacteur en chef, lui expliquant toute l’histoire et ajoutant qu’il ne sait même pas où se trouve ce fameux document : il l’a perdu durant l’accident. Ce n’est pas le dernier retournement (« kick-back ») puisque son patron lui rétorque qu’il ne publiera pas son article. En effet, maintenant que Kane est mort et que son décès va faire de lui un martyr du gangstérisme, l’équipe municipale, composée d’hommes véritablement intègres, va nettoyer la ville. Le rédacteur en chef énonce ainsi la morale de la nouvelle : qu’importe la vérité, du moment que le public est assez choqué par le crime pour y remédier.
On fermera les yeux sur les faiblesses du scénario ainsi que sur les lieux communs pour s’intéresser à la violence et à son discours. Plus précisément, comment et pourquoi (d)écrire cette violence criminelle ? Elle semble en effet s’opposer au dialogue et, de fait, à la littérature. Et, pourtant, la nouvelle se fonde sur cette violence qui veut réduire toute parole au silence. Les gangsters apparaissent d’emblée comme une menace pour l’écriture. Tous les moyens sont bons pour empêcher Harrigan de publier son article ; il s’agit de le faire taire : avant qu’il n’ait pu parler à Crocker, l’un de ses sbires tente de l’étrangler. Inversement, dans la chambre insonorisée, c'est-à-dire là où le public ne peut plus l’entendre, les truands tentent de le faire parler et Harrigan est bien conscient que cracher le moindre mot serait synonyme d’exécution sommaire. Enfin, malgré ou à cause des fusillades et des morts, les gangsters triomphent tout en perdant la partie : l’article ne sera pas écrit, mais le récit annonce leur perte. On pourrait voir dans les truands un principe de violence qui, cherchant à imposer le silence, appose sa marque sur la nouvelle. Le texte est empreint de cette brutalité parce qu’il est le récit paradoxal d’une censure mais plus encore parce qu’il est porteur d’un effet plus que d’une vérité.
Mettant en scène un monde où le truand prend des allures d’homme d’affaires, où le discours moralisateur du politicien sert les intérêts personnels, le pacte de lecture hard-boiled exige une méfiance quant aux belles paroles. La nouvelle ne dénonce pas pour affirmer une vérité. En effet, le journaliste peut revêtir le costume de justicier sans pour autant être honnête. Chez des auteurs comme Hammett ou Whitfield, ce personnage est souvent menteur. L’image du reporter avait en outre été récemment entachée par le meurtre de Jack Lingle, le 9 Juin 1930. Ce journaliste du Chicago Tribune fut criblé de plomb par le gang de Capone. On s’empressa d’en faire un martyr de la libre expression, tué parce qu’il s’apprêtait à dévoiler les secrets du balafré. On s’aperçut bientôt que son emploi était bien moins reluisant. Grassement payé par le chef de la pègre, il servait d’agent de liaison entre le « Big Boy » et le commissaire de police William P. Russel. Ironiquement situé à la même place que les hard-boiled dicks, c'est-à-dire entre le flic et le gangster, la figure du journaliste a ses sources en eaux sales. Ses articles ne sont pas forcément plus crédibles que les boniments du politicien ou les alibis du truand.
Dans le monde moderne de l’après-Guerre, trépidant, automatisé, corrompu et démoralisé, souvent ressenti comme absurde par des auteurs ayant fait leurs premières armes dans le journalisme, l’écriture ne cherche plus à énoncer la vérité. Celle-ci est engloutie par le texte et éclipsée par la violence. La meilleure illustration en reste le document qui disparaît lorsque la voiture percute le taxi. Cet accident, fondamental, structurant toute la nouvelle, est au centre de « Kick-Back », advient au milieu du récit. Ce big-bang reste cependant un non-dit : Harrigan sort du taxi, la collision est éludée, le journaliste se retrouve à terre. Contrainte à un silence retentissant, la nouvelle semble avaler ce document qui pourrait fonder l’authenticité du propos. Elle restera, comme l’article, une affabulation ; cette même affabulation dont parlait le truand Crocker quand il menaçait de faire disparaître Harrigan : « It’s easier to fight fancy than fact. »
La fiction et l’article du journaliste sont donc analogues car tous deux infondés. On serait presque tenté d’ouvrir le corps du texte à coups de balles à blanc. Inutile cependant de forcer l’interprétation ; plutôt que de chercher une vérité télescopée hors des pages, considérons la nouvelle et elle seule. Dans le polar, la résolution de l’énigme est souvent éclipsée par le récit. Des auteurs comme Chandler accumulent les versions possibles pour un même cas criminel sans pour autant désigner une histoire fiable. L’enquête ne cherche plus à reconstruire une scène matricielle, antérieure au commencement du récit, elle est un processus indépendant. Le détective privé résout, ou dissout, les problèmes sans avoir recours à un idéal ou une vérité transcendante. Ici, Lybeck expulse littéralement la preuve à conviction. L’élément clé du traditionnel roman de détective est foutu à la porte. Enfin débarrassé de l’intellection, que reste-il au polar si ce n’est sa violence ? Rien d’autre et, par cette brutalité qui manque de le museler, il se suffit à lui-même.
Les détracteurs du polar arguaient de la mauvaise influence que pouvait exercer une littérature de fusillades, de tortures et de meurtres. N’est-il pas néfaste de décrire la criminalité ? « Kick-Back » répond à cette accusation par sa seule violence. Puisque les vérités ne peuvent être établies, puisque tout discours est incertain, seul importe l’effet produit sur le public. C’est en substance ce que rétorque le rédacteur en chef à Harrigan ; c’est également la réponse du journalisme américain à la suspicion et au gangstérisme généralisés des années 1930. Satisfaisant les goûts sadiques et voyeuristes de leur lectorat, les journaux donnent désormais à voir les corps massacrés des truands. Un ouvrage de 1930, X Marks the Spot, retrace en photos la guerre des gangs à Chicago. Dès la première page, les auteurs se défendent de toute complaisance face au spectacle du crime. Depuis le massacre de la saint Valentin, les cadavres ne sont plus dissimulés par un X, certes, mais c’est pour la bonne cause : « The ultimate good of the death picture far outweighs the shock that it may have on a certain delicate emotional segment of the newspaper readers. » Le ton est donné. Il s’agit explicitement de choquer, sans pour autant produire des vérités. Les quelques pages de ce livre narrent l’ascension criminelle de Capone, c'est-à-dire ce que chacun sait sans pouvoir le prouver. Le dernier chapitre doute cependant de la probité du journalisme, en clôturant le livre sur le meurtre de Fingle. On ne cherche pas la vérité des mots ou des photos, seulement le poids et le choc. De même, dans la nouvelle de Lybeck, on justifie la brutalité par l’émotion des lecteurs. Le réalisme cru du langage n’est pas là pour faire vrai, mais pour percuter, au même titre que les violences subies par le journaliste, s’accumulant de manière invraisemblable. « Kick-Back » est à l’image des comptes de campagne que Crocker manipule avant qu’ils ne soient volés par Harrigan : « He laid the Okeyed accounts at one side of the desk, folded the Leader [le journal de Harrigan] over them and placed a paperweight on everything. » Une possible révélation qui disparaît dans un journal, c'est-à-dire dans une affabulation, le tout écrasé par une chape de plomb : telle pourrait se décrire la nouvelle de Lybeck.
La corruption, le crime, l’apparence respectable et les beaux discours, les belles certitudes sont certainement attaqués dans cette littérature alors présentée comme infréquentable. Plus pragmatique, cette nouvelle frappe au ventre plutôt qu’à la tête. La critique reste présente, mais elle se garde d’être péremptoire : elle se glisse entre la violence et la vérité éludée.
Comments
Pour avoir terminé récemment un petit C. Himes, je suis cependant d'accord avec toi : ces hard-boiled s'y entendent pour décrire un passage à tabac sur 6 pages