Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. Hier, j'ai donc ramassé un objet laissé à terre. Je mettais seulement en pratique ce que m'avait soufflé Ghérasim Luca. En acceptant de prendre ce que le hasard mettait à mes pieds, je me faisais un cadeau. Je l'ai trouvée un peu à l'écart du marché aux puces, même un peu en marge des biffins. C'était une lettre manuscrite, dont je n'ai que le dernier feuillet. Je me suis donc offert un lambeau d'intimité que je vous sers :
"Janet enseigne toujours, mais deux fois par semaine seulement. Cela a au moins l'avantage de la sortir de la maison (qui était un chantier ces derniers mois.)
Nous resterons bien sagement à Ithaca pour les vacances et les parents de Janet viendront probablement (bien que la mère de Janet se soit brisé la cheville il y a quelques jours.)
Nous suivons avec angoisse les démêlés algériens dont la solution ne semble pas plus proche aujourd'hui que lorsque j'étais dans l'armée (je viens d'être nommé lieutenant et promu au tableau d'avancement pour capitaine - dieu sait pourquoi ! - )
L'hiver New Yorkais après s'être fait attendre, est arrivé avec violence - la neige bloque toutes les routes - mais à cette époque le plaisir de la nouveauté est encore vif ! Attendons Mars et Avril.
Toute la famille - et elle est nombreuse - s'unit à moi pour t'envoyer ses baisers les plus tendres et tous nos voeux de Noël.
Alain"
Je retranscris, fautes comprises, la lettre telle que je l'ai trouvée. Elle a été écrite dans une encre noire qui aurait pu traverser le papier très fin, si l'auteur n'avait pas sauté une page sur deux. La graphie est fine également, serrée mais très lisible.
Voilà.
Enfin, non. Cette lettre me pose plein de questions dont la principale est qu'elle ne présente aucun point d'interrogation : vous ne trouvez pas ça bizarre, vous, qu'Alain ne me demande même pas comment je vais? Il ne parle que de lui ! À moins que ces questions ne figurent dans la première partie de la lettre, ce qui les réduirait à de simples formules de politesse et ferait d'Alain un égoïste courtois.
Ensuite et surtout, qui est cet Alain ? Apparemment, il me connaît (il me tutoie même à la fin de la lettre). Où et quand l'aurais-je rencontré ? Vraisemblablement à Ithaca, lorsque je faisais des recherches à Cornell University (ce qui prouve que cette lettre m'était adressée : de l'État de New York à Saint-Ouen, vous croyez vraiment à une simple coïncidence ?). Mais la question temporelle se fait encore plus pressante. Si l'on s'y fie, cette missive fut écrite un peu avant Noël. Or, à l'époque, j'étais encore aux États-Unis. Pourquoi l'avoir envoyée en France et courir le risque que je la reçoive avec 9 mois de retard ?
Si on fait le point, le dénommé Alain semble : vivre à Ithaca (NY), avoir une femme (Janet) et une famille (nombreuse), avoir ou avoir eu des rapports avec l'armée (algérienne?) et penser que je suis personnellement concerné par la situation dramatique en Algérie. Bigre !
Je vais tâcher de démêler cette affaire, mais il faudra me filer un coup de plume. Pierre-Yves et moi allons éditer ce message à de nombreuses reprises (je pense qu'on va faire des posts séparés, sinon, ça va faire un peu long), pour y inclure nos nouvelles hypothèses. Faites-nous part de vos réflexions, de vos commentaires et nous les verserons au "dossier A." Tout, je dis bien tout, ce qui peut éclairer ma lanterne sera le bienvenu : ce que fait Alain, quelle est sa personnalité, est-il menteur, ses rapports avec sa femme et sa belle-famille, son métier, ce qu'il disait dans la première partie de la lettre et enfin pour qui me prend-il ?
Considérez votre participation comme mon cadeau d'anniversaire. Merci.
09.09.2008Hypothèse 1 : il me paraît désormais évident que cette lettre est plus vieille que nous le pensions. Tout d'abord, Monsieur A. (on l'appellera ainsi tant que nous n'aurons pas validé que son nom est bien Alain) écrit une
lettre papier ! Oui, oui, vous avez bien lu ! Il n'a pas envoyé de mail, comme tout le monde. Chose d'autant plus étrange qu'il se trouve aux US, dans une ville universitaire. Par ailleurs, "ça" (qui nous dit qu'il s'agit vraiment d'un homme ?) parle d'un hiver violent. Or,
l'hiver dernier était très doux à Ithaca : il faut remonter jusqu'en
2003 pour observer des chutes de neige supérieures aux normales saisonnières.
Cette date de 2003 semble coller avec les événements
algériens que "
α"
mentionne : d'une personne qui communique par lettre manuscrite, on peut s'attendre qu'elle parle encore en décembre d'un événement survenu en mai.
Hypothèse 2 : nous ne pouvons pas écarter immédiatement la piste ésotérique. Si la lettre a bien été écrite fin 2003, comment pouvait-il prévoir l'arrivée de Vincent à Ithaca et surtout son retour à Paris (j'avais personnellement parié 50€ sur le fait qu'il se paume en chemin) ? Plusieurs éléments trahissent grossièrement la présence de forces paranormales dans cette histoire. Tout d'abord, cette Janet qui enseigne toujours. Ou devrais-je plutôt dire "
Jah-Net qui prophétise pour l'éternité"? La piste africaine est confirmée, l'Ethiopie et l'Algérie ayant une longue histoire commune. On ne me fera par ailleurs pas croire que cette fine écriture n'est pas le fruit d'un exercice
d'écriture automatique. Attention cependant,
α n'est, selon toute vraisemblance, pas adepte de la magie blanche : remarquez le "d" minuscule à "dieu" ! On parle de papier très fin, mais ne devrions-nous pas l'appeler par son vrai nom, papier bible ?!
α est un adorateur du malin et tente, par cette missive, de nous entraîner habilement dans sa chute. Il crache à la face du Très Haut, mais cela finira par lui retomber dessus.
10.09.08
Réfutation de l'hypothèse 2 : la piste ésotérique me paraît fantaisiste. Laissons cette théorie à Pierre-André Taguieff ou d'autres philosophes .En effet, rien n'indique qu'une conspiration satanique est ici à l'oeuvre. La meilleure des réfutations est tout de même que j'ai trouvé ce document et que je suis toujours en vie (et je défends à quiconque de penser que je puisse être l'un d'Eux !). Par ailleurs, tu crois vraiment qu'αlain est en cheville avec de puissantes forces démoniaques, capable de lui révéler les arcanes de l'avenir, alors que ce pauvre diable s'inquiète de la météo de mars et avril ? Je rirais de ta bêtise si elle n'insultait pas mes gènes...
Hypothèse 3 : Je suis d'accord avec toi pour dire que cette lettre est beaucoup plus vieille que nous le pensions. En revanche, ta méthode de datation ne s'est pas faite au carbone 14, loin de là. Tu as sauté sur le premier petit rafraîchissement de température, tu nous as balancé, à brûle-pourpoint, l'année 2003 et tu l'as corrélée avec un tremblement de terre qui n'a pas franchement dû être une "breaking news" dans les médias US (désolé, mais sur Fox News, ça ne fait pas le poids face à la capture de Sadam Hussein le 13 décembre 2003 ou encore la mort de Barry White le 4 juillet de la même année). Il me semble plus pertinent de faire remonter cette lettre jusqu'à l'année 1954. Comme chacun sait, l'hiver 54 fut particulièrement rude et l'apparition d'une figure médiatique incontournable peut expliquer - consciemment ou inconsciemment - l'emploi du substantif "
démêlés", au paragraphe précédent. En outre, 1954, c'est le déclenchement de la guerre d'Algérie, événement un peu plus sérieux qu'un complot satanico-maçonnique ou je-ne-sais-quoi. Cela pourrait répondre à une de mes questions :
αlain, par la consonance de son prénom, doit être français ; or, que viendrait-faire un militaire français en Algérie ? A priori, rien, mais a posteriori, bien des choses. Et si le dit αlain était en poste avant 54 ? Et s'il avait été le valet servant de la Très Grande France ? Possible. En tout cas, cela expliquerait pourquoi : - il écrit sur du papier (j'ai moi aussi peine à le croire).
- son écriture est soignée, sans smileys, ni lol ou mdr.
- enfin, alors qu'il doit être français et qu'il vit aux États-Unis : pas une seule référence ni à Sarkozy, ni à Bush (deux sujets de conversation qui ont depuis longtemps remplacé les traditionnels "et il fait comment par chez vous ? Ah, bah, chez nous il fait un peu froid ").
Bien entendu, en datant cette lettre de 54, je suis sur un terrain glissant. Mon hypothèse n'a pas froid au yeux et amène plusieurs questions : si αlain est militaire français lors des événements d'Algérie, que fait-il à Ithaca ? Quelques possibilités : soit il est objecteur de conscience (mais dans ce cas-là pourquoi s'est-il auparavant engagé? Pari stupide avec les copains? Soirée au troquet avec un sergent recruteur?), soit il a refusé de se salir les mains et de se déshonorer avec le reste de l'armée française, soit il est tout simplement lâche et il a fui au premier pétard (oh, la honte!). Dans tous les cas, je ne vois pas par quel piston il a réussi à être promu lieutenant et annoncé capitaine. Comme il l'écrit si bien : "dieu sait pourquoi" !
Autre problème soulevé par mon hypothèse : comment a-t-il pu m'adresser une lettre à plus de 50 ans d'écart et qu'est-ce-que les PTT ont glandé entre-temps ? Plutôt que de sombrer dans l'écueil ésotérique, il me semble probable qu'il m'ait pris pour un autre, d'où les difficultés de nos braves postiers à acheminer le courrier (ça se produit plus souvent qu'on ne le pense). Mais pour qui me prend-il ? Dans tous les cas, il me fait assez confiance pour m'avouer sa lâcheté et sa désertion. Je saurai m'en montrer digne, αlain !
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