Le mépris du 4x4
Ce matin, la radio m’informa. Elle me dit que, dans la « dramatique tragédie d’Allinges », l’enquête s’orientait vers la piste d’un 4x4 qui aurait gêné le conducteur du bus et, par conséquent, provoqué l’accident. Je n’étais ni derrière le volant et encore moins derrière la loupe du détective. « Laissons donc l’enquête suivre son cours et la justice faire son travail ! », dira-t-on. À vos ordres. Et pourtant, en entendant la nouvelle, je n’ai pu réprimer sous ma douche un « Ah, ça ! ça ne m’étonne pas ! » La piste du 4x4, dans les brumes matinales, m’apparut toute tracée, comme la confirmation d’une mauvaise pensée que je n’osais formuler depuis longtemps : ces pachydermes sont lents, un peu demeurés et carrément assassins.
Douche froide et dents brossées, je reprends mes esprits. Pourquoi livrer avec diligence le 4x4 à la vindicte ? Celui-ci est un véhicule d’animosité ; il arpente les routes comme un roi paria, les coffres chargés de notre hostilité. Le 4x4, c’est un peu le Chinois du bitume : on le moque à tout propos dans une galerie de sourires entendus, on l’accuse de tous les maux dans la bêtise d’une complicité générale. Il entraîne derrière lui un mépris mêlé de crainte. Ces sentiments sont d’autant plus prégnants qu’il sont injustifiables et que le mépris devrait frapper celui qui se permet de tels amalgames. Dédain et peur du dédain : voici ce qu’inspire le 4x4. On tente, puisqu’on n’est pas des bêtes, de raisonner ce mépris. Il n’est alors pas question de quitter la stupide arrogance, mais bien de lui donner des raisons.
Le plus simple est de retourner l’accusation. C’est l’argument du bac à sable (« C’est lui qu’a commencé ! ») qui connaît au cours de l’existence d’infinies variations (« T’as vu comment il/elle m’a regardé(e) ? », « Ils sont plus racistes que nous ! », « l’Irak va nous attaquer ! »). Nous ne méprisons donc pas le 4x4 ; il nous blesse par sa hauteur. Ce mastodonte de la route témoigne d’une telle morgue qu’il pourrait, sans sourciller du capot, nous écraser avec nos petits. Le crachat qu’on dépose sur sa vitre est ainsi vite pardonné ; c’est la compensation du faible contre le fort : faisons preuve d’indulgence pour le vermisseau qui snobe une étoile.
Son arrogance suinte de tous ses pores, de tous ses pots ; elle se reflète dans la carrosserie. En effet, une épaisse couche de métal l’isole du monde. On ne peut atteindre le 4x4. Son intérieur nous est souvent défendu par des vitres teintées. Ce tacot se prend pour la Cité interdite. Par ailleurs, il se vautre dans un superbe isolement par sa fonctionnalité ou plutôt par son inutilité. Qui, à notre époque de route goudronnée et de souveraine DDE, aurait besoin de quatre roues motrices pour traverser notre belle France ? Un étranger, sans aucun doute. Un barbare, bien entendu. Ce véhicule n’est plus adapté au XXIe siècle, maintenant que la nature n’est plus ennemie, mais qu’elle est domptée et implore grâce. Il n’y a plus de ravins à franchir, de pétrole à consommer et d’air à polluer. Cette guimbarde, sous un aspect des plus modernes, n’appartient pas à notre civilisation. Au mieux, elle apparaît comme un anachronisme vrombissant, souvenir d’un temps où la nature n’était pas encore rationalisée et rationnée. Les sols n’étaient alors pas avares en carburant et l’air pur ne faisait pas plus défaut que les places de parking. Bref, le 4x4 est la charrette d’un Âge d’or sauvage et sa circulation insulte les inquiétudes de la société moderne : « Chasse au gaspis ! Mort au pollueur ! Non, mais vous vous croyez où et quand ? »
Au pire, cette conquérante du bitume n’est autre chose qu’une machine de guerre. Son utilisation militaire lui reste associée ; ce ne sont pas les efforts des graphistes et autres perfides designers qui pourront travestir le char de Mars en inoffensive automobile. Le 4x4 descend du tank, comme en témoignent ses traits brutaux. Porsche a beau tenter de lui rendre une dignité en arrondissant son châssis, ce polissage masque mal une trahison : la marque de la belle sportive se prostitue, cette garce se vend à l’étranger, elle subit les influences des marchés orientaux. De toute manière, elle s’empâte, elle perd ce qui avait fait l’élégance et la noblesse de nos automobiles. Ah, elle est belle, cette fille à soldats ! Car le 4x4 est soit une collabo soit une invasion étrangère. Il n’a rien à faire dans nos villes et, quand il descend les Champs-Élysées, ce char d’assaut puant nous déclare la guerre.
Anachronisme à roulettes ou fils de panzer, le 4x4 cherche notre animosité parce qu’il est en rupture avec son environnement, c'est-à-dire que nous lui refusons une utilité concrète. Nous lui trouvons alors des justifications imaginaires et ridicules. Les transporteurs routiers, les chauffeurs de bus, les éboueurs ont bien des raisons pour nous bloquer la route, mais le 4x4 ? Cette grosse voiture doit sans doute compenser autre chose, ricane-t-on. Oui, le conducteur veut sûrement montrer qu’il en a dans le capot. Cette exhibition est aussi grotesque qu’obscène, glapissent les conducteurs de Smart. Et le 4x4 passe, impavide. Il finit par cristalliser les haines non seulement parce qu’il n’est pas ici, chez nous, à sa place, mais parce qu’il ne s’en cache pas. Plutôt que de faire profil bas, sa taille, son bruit, mais aussi son nom font injure à la bienséante discrétion. Le [katkat], autrement dit, l’agressivité d’une occlusive vélaire [k] et d’une occlusive dentale [t], sertie de l’arrogance d’une voyelle ouverte, le tout répété. Cela sonne ainsi : je te marche sur les pieds avec dédain. Et je recommence.
Pas de doute, ils se croient comme chez eux, ils ne se gênent même plus. On verra prochainement des hordes de vélib’ (silencieux, propres, fins, bien de chez nous) s’attaquer à ces brutes et venger nos belles routes de France, souillées par ces porcs. Ah, on effacera le sourire stupide de leur calandre ! Ils vont connaître le courroux de l’usager du métro, des faisceaux de combat 2CV ! Bientôt viendra le jour où le dernier 4x4 aura ravalé sa morgue sous son capot et partira le pare-choc entre les roues ! À ce moment, et à ce moment-là seulement, nous pourrons nous occuper des jeeps !
Comments
Je prends le maquis à partir de ce jour.
lequel des datwins ecrit? ^^