Film d'horreur et grosses ficelles
Le milieu de semaine a ceci crucial que l’on est déjà éreinté par les quelques misérables jours de travail effectués. Les cernes réapparaissent, le teint se fait cadavérique et les crèmes de beauté ne font plus effet (cf. l’article sur James Bond). Autant s’enliser un peu plus dans la fatigue en se couchant tard. On y est d’autant plus incité que le cinéma Babylon sur la Rosa-Luxembourg-Platz propose en seconde partie de soirée quelques films des plus alléchants. Ah ! le Babylon ! Situé en face de la Volksbühne – sûrement le théâtre le plus provocateur de la capitale depuis que René Pollesch en a pris la direction –, ce temple du 7e art voue un culte polythéiste à la pellicule. Le programme est pour le moins éclectique : il n’est pas rare de voir la nouvelle avant-garde asiatique partager l’affiche avec quelques perles de la série b. Incessamment va débuter le festival du film raté qui ravira tous les amateurs de bavures cinématographiques. Plus croustillant encore, chaque mercredi, à partir de 22h, un film d’horreur est livré en pâture aux curieux. Cela va du grand classique au navet à juste titre méconnu. Pour ma part, j’avoue avoir touché le fond lors le festival du film de vampires lesbiens en octobre. Je retourne cependant régulièrement au Babylon, appâté par une dose d’hémoglobine hebdomadaire.
Ce soir-là, c’est Re-animator (Stuart Gordon, 1985) qui m’attira dans la salle obscure. Bien que célèbre, ce film ne m’était pas encore tombé sous les yeux. Et pourtant, j’eus l’agréable surprise d’un déjà-vu, d’un remâché, voire d’un recousu. L’histoire n’a en effet rien d’original : un étudiant en médecine, Herbert West (Jeffrey Combs), invente un sérum qui peut ressusciter les morts. Exclu de la fac pour ses expériences interdites, il veut prouver au corps professoral que sa découverte est viable. Assisté par son colocataire, Dan Cain (Bruce Abbott), il teste en cachette son produit sur des cadavres humains. Si l’expérience réussit, les deux carabins n’ont pas le temps de se laisser griser par le succès. Le ressuscité, peu reconnaissant, se jette sur eux, puis massacre le doyen de la fac (Robert Sampson) qui a fait irruption dans la morgue. Tentant de recoller les morceaux, ils injectent une dose de sérum au vénérable qui, désobligeant, tente de les tuer à son tour. C’est sa fille, Megan (Barbara Crampton), petite amie de Dan, qui met fin à l’empoignade. Le mort-vivant est confié pour étude au professeur Hill (David Gale) qui tente de s’approprier le vaccin contre la mort. Grand mal lui prend puisqu’il est décapité, puis ressuscité par Herbert qui veut défendre sa découverte tout en poursuivant ses recherches. Hill parvient tout de même à s’emparer du sérum et à enlever Megan pour l’emmener dans la morgue où le film se poursuit en une orgie de corps déchiquetés, ramenés à la vie, revenant à l’envi ; la captive est tuée alors qu’elle parvient à s’enfuir et la dernière image nous montre Dan en train de lui injecter le liquide zombifère.
Ces dernières séquences sont assez représentatives du cinéma gore. C’est de la découpe en gros. Le pré-générique et ses illustrations de livres d’anatomie annonçaient déjà ce morcellement des corps. En effet, dans le gore comme dans le porno, l’acteur est avant tout un bout de viande. Les gros plans se chargent ensuite de tronçonner la matière. Les cuts brutaux accompagnés de bruits stridents, de cris et de râles pendant que l’objectif se rapproche d’une partie du corps éventrée sont l’apanage traditionnel des deux genres. Re-animator n’échappe à la règle qu’en la respectant à outrance et en jouant sur les deux tableaux. Ainsi, en une scène gorérotique, le professeur zombie dépose sa propre tête tranchée sur Megan, nue et attachée ; la main baladeuse devient ainsi bouche, devient langue même, lorsque le bras place le chef entre les cuisses de la jeune fille. En tranchant les corps, Stuart Gordon multiplie leurs fonctions et leurs présences à l’écran. Loin d’être diminué, le personnage de David Gale gagne en puissance par son omniprésence disloquée : la division s’étale sur toute l’image.
Plus largement, on peut dire que le gore est formellement structuré par la rupture : rupture des corps par le massacre, rupture de l’image par les cuts et les gros plans, mais aussi rupture de ton qui permet le sursaut et les éclats de rire (l'affiche de Ré-animator joue en ce sens sur les mots quand elle annonce "It will scare you to pieces"). A chaque moment de silence, un brusque cri mis en avant par le mixage peut faire bondir le spectateur ; dans chaque plan fixe apaisé, peut apparaître soudainement le visage déformé de l’horreur. Le film de Stuart Gordon ne se prive pas de ces effets : Dan et Megan sont évidemment interrompus dans leurs bécotages par le père transformé en zombie rabat-joie. Comme ses congénères, Re-animator s’amuse des séquences les plus sanguinolentes grâce à un commentaire ou un détail qui contraste avec le massacre. Le mélange des tons est audible dès la musique du générique dont les violons stridents font place, en fin de mesure, à quelques notes plus légères. Cette structure de rupture fut tellement exagérée durant la séance au Babylon que la bobine de la copie, usée par les visionnages, se rompit en plein milieu d’une séquence gore : miracle de la représentation et preuve qu’il ne faut jamais négliger l’accidentel lorsqu’on s’intéresse à des films anecdotiques.
Néanmoins, Re-animator se détache de la masse gore par sa capacité à raccorder ce qui avait été désossé. Si les autres films se caractérisent par la rupture, celui-ci se présente avant tout comme une suture, comme l’indique le tiret du titre. Le scénario lui-même a un aspect un peu recousu. Chaque échec, chaque mort appelle une nouvelle tentative de la part de Herbert. Les études brisées des deux colocataires nécessitent une nouvelle expérience pour être réintégrés dans l’hôpital, lieu qui oscille constamment entre la mort et la vie, le coma artificiel et la résurrection scientifique. Lorsque le doyen se fait tuer, les deux compères, paniqués devant ce désastre, lui injectent une dose de sérum afin de recoller les morceaux. En effet, dans ce film qui pourrait s’achever à tout moment (quasiment à chaque séquence les apprentis sorciers sont placés devant le choix de continuer ou non leurs expériences), dans ce film qui aurait dû mourir dès la première demi-heure, il s’agit surtout de recoller les morceaux. Le scénario fonctionne un peu à vide, sans réelle motivation, comme un zombie, moribond mais toujours renaissant, morcelé mais inlassablement recousu.
Indéniablement, Stuart Gordon utilise toutes les grosses ficelles de l’horreur. L’histoire ne surprend plus les spectateurs puisqu’elle fut narrée bien auparavant dans une nouvelle de H.P. Lovecraft. Si tous n’ont pas lu ce récit, aucun n’a pu échapper aux motifs récurrents de l’horreur. Le savant qui détourne la science pour échapper à la mort rappelle en vrac Faust, Frankenstein, voire Mabuse dans ses accès de folie. Les zombies, quant à eux, font partie des topoï gore depuis Romero et sa Nuit des morts-vivants ; le public les rencontre si souvent dans les salles obscures qu’il ne leur jette plus qu’un regard amusé, les traitant avec familiarité. La musique de générique elle-même renvoie clairement à celle composée par Bernard Hermann pour Psycho, à la différence des quelques notes burlesques qui, succédant aux violons aiguisés, raccordent chaque phrase de la partition. En d’autres termes, Re-animator fonde son unité sur le découpage et le recyclage. Fatigué par des décennies d’exploitation au cinéma, l’horreur semble tirer la langue. Stuart Gordon lui donne le coup de grâce : il la pousse dans la tombe pour mieux la ressusciter. Débitant et remâchant les motifs du gore, Re-animator survit grâce à un cannibalisme, voire à une autophagie. Il s’apparente au zombie du professeur Hill. Se donnant des faux airs de Christopher Lee,
Cliché démembré de l'effroi, David Gale ne peut continuer à respirer que s’il asperge sa tête de sang, donc en replongeant dans l’horreur. De même, le gore perdure par l’hémoglobine qu’il a versée et prend un bain de jouvence en ruminant les mêmes motifs. Balafré, dévorant ses congénères pour échapper à l’usure, Re-animator serait le fils miraculé de Saturne et Frankenstein.
Comments
En tout cas, ce film fait partie de mes souvenirs de "gamin" !
La seringue avec le liquide vert fluo, la tête qui parle, la morgue..
Je ne l'ai pas revu depuis plus de 15 ans (voire 20..) mais ca me déplairait pas de revoir ce film délire qui me faisait un peu froid dans le dos à l'époque.. :o)