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P-Yves et Vincent

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Ingrid : une image libre

  • Jul 4, 2008
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Ce soir-là, la radio matraqua. Vers 22 heures, la nouvelle sortit : Ingrid Betancourt avait été libérée. Ce ne fut pas un coup de tonnerre, mais un coup de feu. Tous étaient dans les starting-blocks et le sprint commença. Déclarations, témoignages, réjouissances, remerciements et ressassements des moindres détails se chevauchèrent. La couverture médiatique était parfaitement maillée pour accueillir cette surprise. Les éditions spéciales s’apparentaient à la rubrique nécrologique des célébrités : la libération comme la mort sont imprévisibles, on sait seulement qu’elles adviendront un jour et, qu’il s’agisse d’Ingrid Betancourt ou de Pascal Sevran, tout le monde (i.e. journalistes, politiques, auditeurs) doit s’y préparer. Dès que la nouvelle tombe comme un cadavre, il faut la couvrir au plus vite, y remettre quelques épaisseurs. La libération signifie alors moins une délivrance (des Farc ou de la vie terrestre) que le lâchage médiatique d’une bête pour la chasse à courre. Néanmoins, cette imprédictibilité n’est pas le seul attribut que la libération d’Ingrid Betancourt partage avec la mort. Toutes deux échappent aux explications.

En effet, dans chaque cas, le discours se heurte à une part substantielle d’indicible. Si on veut vraiment en parler, on fait dans la métaphysique, la religion et les commémorations télévisées. Comme souvent lors de la disparition – ou pire encore, la résurrection – d’un être cher, l’émotion étouffe toute discussion. Ainsi, moins d’une heure après la détonation, Mélanie Betancourt déclarait : « Avec ma famille, on manque de mots. »  C’est bien légitime. Ne faisons donc pas de mauvais esprit devant le spectacle d’une famille réunie. La décence, ou une autre instance, le commande. Ce mot d’ordre a instantanément circulé : le consensus est de rigueur car on manque de mots.

Ainsi, le monceau d’articles, de commentaires et de déclarations ne cherchèrent pas à gâcher l’émotion par un mauvais goût discursif. Ces mots auraient mis un terme à la bienheureuse unanimité. Toute réflexion aurait été déplacée ; toute prise de recul aurait été une mise à l’écart de la communauté sentimentale, cette « douce France » qu’Ingrid Betancourt se languit de revoir. Pierre Moscovici le disait dès 22h30 sur France Info : la récupération politique serait inadmissible, on ne peut injecter un débat dans cette libération. La félicité est étrangère aux querelles ; et la France entière de reprendre en chœur. À les croire, il faut non pas évacuer, mais continuer à séparer Ingrid Betancourt du débat politique, voire de tout débat. Que viendrait faire la blanche colombe avec les crapauds critiques ? Ingrid Betancourt, candidate à la présidence colombienne, n’a pas été retenue en otage par une guérilla d’origine marxiste ; elle était prisonnière. La pugnacité gouvernementale n’a pas été aiguillonnée par l’influence de sa famille en Colombie ou son amitié avec un premier Ministre ; Ingrid est libre et son nom est parfois même éludé pour éviter une fâcheuse confusion homonymique avec l'une des plus riches familles de France. L’apolitisme de cette libération se traduit par une absence de conflit. La guérilla qui serait le seul élément belliciste n’a plus lieu d’être. La libération d’Ingrid s’est déroulée sans heurt ni violence et Nicolas Sarkozy appelle désormais les Farc à cesser « leur combat absurde ». Le mot est lancé : le conflit n’a ici aucun sens.  

Ingrid
Ingrid

Si aucune objection n’est permise, que dire alors ? Chacun se congratule, se remercie et les mots sont utilisés de manière conciliante, c'est-à-dire absolue et tautologique. Le conflit ne peut naître que si une relation existe. Dès lors, pour éviter une quelconque discordance entre les mots, il suffit de les employer de manière intransitive. « Ingrid Betancourt a été libérée par les Farc », cela pouvait encore prêter à débat. « Ingrid est libre », voilà qui sonne plus harmonieux. C’est simple et tout le monde peut le chanter. Le substantif « Liberté » et ses dérivés sont sans aucun doute les mots qui composent le refrain de ce cantique mélodieux. Noël Mamère a donné le ton quand il déclarait que cet événement était avant tout « une victoire pour la liberté ». Liberté de qui ? par qui ? pourquoi ? à quelles fins ? Questions grossières que celles-ci ! La liberté est un concept qui ne s’abaisse pas à la pratique. Elle est éthérée et n’a pas besoin d’être définie. Chacun peut la reconnaître : c’est la même qui orne notre calicot tricolore, là-haut, sur le mur. Une variante de cet accord linguistique est, bien entendu, la tautologie. Je ne m’y attarderai pas, d’autres l’ont déjà fait. Il suffit de noter que, pour désigner –et désamorcer – l’opération militaire qui a conduit à la libération, le Président Alvaro Uribe parle d’une « épopée épique ». On vous l’a dit, on manque de mots.

Durer
Durer

De toutes manières, à quoi serviraient-ils, ces mots ? Il n’y a pas à discuter car il n’y a rien à discuter. La dissertation est un exercice de professeurs syndiqués, de journalistes sectaires. Cette mauvaise habitude est appelée à disparaître, sans tambours, ni trompettes, ni publicités. Ingrid ne prête pas à débat ; elle n’est pas une personnalité politique, c’est à peine si elle est une personne. Durant sa détention, elle s’est transformée en image plane. Accolée à de nombreuses mairies françaises (en haut, à côté du mot « liberté »), elle s’apparentait à l’image d’un proche disparu. Cette photo avait perdu sa fonction première (la campagne électorale) et, par un cadrage assez rapproché, aurait très bien pu figurer sur une table de nuit ou un album de famille. Le noir et blanc, la pose de mélancolie connotent le passé. Néanmoins, contrairement à la gravure de Dürer, elle nous regarde de face, avec un léger sourire. Celle que l’on appelle Ingrid (après 6 ans de voisinage, vous pensez bien) ne nous adresse pas un reproche ; elle figure une nostalgie. Plus exactement, elle figurait. Elle était devenue, par sa présence photographique, un « ça-a-été » qui était à l’abri de l’actualité et de ses chamailleries. Comme pour les parents décédés, son image conjurait la disparition. Inversement, lorsque d’autres photographies, plus actuelles, d’une Ingrid vivante nous sont parvenues, on l’a crue mourante et le débat s’est mis à enfler. Le retour définitif à la vie et vers la France provoquera-t-il la discorde ? On a vu que les voix s’harmonisaient pour rapatrier un consensus. Ce n’est pas Ingrid Betancourt qui a été délivrée ; il s’agit ici de la libération d’une image. D’ici quelques jours, on décrochera le panneau de l’Hôtel de ville et les Parisiens rassemblés applaudiront, aussi satisfaits que si la France avait remporté la Coupe d’Europe. Ensuite, les vacances. 

3 comments Tags: barthes, ingrid, liberté, médias, politique, libération, débat, otage …

La course de ballon d'Orange

  • Jun 27, 2008
  • 1 comment
La course de ballon d'Orange
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Contenu, contenant, pot de terre et pot de fer

  • Jun 11, 2008
  • 1 comment

Tiens, l'autre jour je suis tombé sur ça. Vous avez quelques pouillèmes d'attention à m'allouer ? et bien jetez un œil sur ce lien et en particulier la section "lab".
Cela nous renvoie tout bonnement à la gestion de l'attention et aux diverses techniques déployées par un "consommateur d'attention" (qui sont tous les producteurs d'informations) pour capter ou optimiser la précieuse matière éthérée du spectateur.
On peut bien évidemment travailler sur la séle

The thing that was and shall be again
The thing that was and shall be again
ction des informations et la gestion des alertes : je connais une société ou deux qui excellent dans ce domaine.
On peut tenter de définir un utilisateur en fonction de ses centres d'intérêts : je suis par ce qui m'intéresse, et ce qui m'intéresse est ce que je fais.
Ou bien, on peut faire comme LaForme, est allier forme&fond, faire passer un maximum d'informations par différents canaux sensoriels, etc.
Messieurs les designers, artistes et autres communicants de tous poils, vous êtes les consultants de demain. Préparez vous à optimiser des supply chains de l'information en veux-tu en voilà.
Toi le jeune étudiant en sémiologie, remplis-nous de sens un produit ou un service.
Et toi, là-bas, le doctorant en littérature, prends mon entreprise et fais m'en une belle histoire , que clients, journalistes, employés vont écouter et intégrer.

Quoi! ? Vous souriez ? Ce ne serait pas la première fois que je me plante ou que je mens de façon gratuite, certes. Mais lui ou lui, c'est plus rare en revanche...


Allons, ne voyons pas le mal partout...
Allons, ne voyons pas le mal partout...
Christian Salmon

1 comment Tags: design, media, google, attention, économie, yoono

Le mépris du 4x4

  • Jun 9, 2008
  • 4 comments


 

Ce matin, la radio m’informa. Elle me dit que, dans la « dramatique tragédie d’Allinges », l’enquête s’orientait vers la piste d’un 4x4 qui aurait gêné le conducteur du bus et, par conséquent, provoqué l’accident. Je n’étais ni derrière le volant et encore moins derrière la loupe du détective. « Laissons donc l’enquête suivre son cours et la justice faire son travail ! », dira-t-on. À vos ordres. Et pourtant, en entendant la nouvelle, je n’ai pu réprimer sous ma douche un « Ah, ça ! ça ne m’étonne pas ! » La piste du 4x4, dans les brumes matinales, m’apparut toute tracée, comme la confirmation d’une mauvaise pensée que je n’osais formuler depuis longtemps : ces pachydermes sont lents, un peu demeurés et carrément assassins.

Douche froide et dents brossées, je reprends mes esprits. Pourquoi livrer avec diligence le 4x4 à la vindicte ? Celui-ci est un véhicule d’animosité ; il arpente les routes comme un roi paria, les coffres chargés de notre hostilité. Le 4x4, c’est un peu le Chinois du bitume : on le moque à tout propos dans une galerie de sourires entendus, on l’accuse de tous les maux dans la bêtise d’une complicité générale. Il entraîne derrière lui un mépris mêlé de crainte. Ces sentiments sont d’autant plus prégnants qu’il sont injustifiables et que le mépris devrait frapper celui qui se permet de tels amalgames. Dédain et peur du dédain : voici ce qu’inspire le 4x4. On tente, puisqu’on n’est pas des bêtes, de raisonner ce mépris. Il n’est alors pas question de quitter la stupide arrogance, mais bien de lui donner des raisons.

Le plus simple est de retourner l’accusation. C’est l’argument du bac à sable (« C’est lui qu’a commencé ! ») qui connaît au cours de l’existence d’infinies variations (« T’as vu comment il/elle m’a regardé(e) ? », « Ils sont plus racistes que nous ! », « l’Irak va nous attaquer ! »). Nous ne méprisons donc pas le 4x4 ; il nous blesse par sa hauteur. Ce mastodonte de la route témoigne d’une telle morgue qu’il pourrait, sans sourciller du capot, nous écraser avec nos petits. Le crachat qu’on dépose sur sa vitre est ainsi vite pardonné ; c’est la compensation du faible contre le fort : faisons preuve d’indulgence pour le vermisseau qui snobe une étoile.

4X4niew
4X4niew

Son arrogance suinte de tous ses pores, de tous ses pots ; elle se reflète dans la carrosserie. En effet, une épaisse couche de métal l’isole du monde. On ne peut atteindre le 4x4. Son intérieur nous est souvent défendu par des vitres teintées. Ce tacot se prend pour la Cité interdite. Par ailleurs, il se vautre dans un superbe isolement par sa fonctionnalité ou plutôt par son inutilité. Qui, à notre époque de route goudronnée et de souveraine DDE, aurait besoin de quatre roues motrices pour traverser notre belle France ? Un étranger, sans aucun doute. Un barbare, bien entendu. Ce véhicule n’est plus adapté au XXIe siècle, maintenant que la nature n’est plus ennemie, mais qu’elle est domptée et implore grâce. Il n’y a plus de ravins à franchir, de pétrole à consommer et d’air à polluer. Cette guimbarde, sous un aspect des plus modernes, n’appartient pas à notre civilisation. Au mieux, elle apparaît comme un anachronisme vrombissant, souvenir d’un temps où la nature n’était pas encore rationalisée et rationnée. Les sols n’étaient alors pas avares en carburant et l’air pur ne faisait pas plus défaut que les places de parking. Bref, le 4x4 est la charrette d’un Âge d’or sauvage et sa circulation insulte les inquiétudes de la société moderne : « Chasse au gaspis ! Mort au pollueur ! Non, mais vous vous croyez où et quand ? »

Au pire, cette conquérante du bitume n’est autre chose qu’une machine de guerre. Son utilisation militaire lui reste associée ; ce ne sont pas les efforts des graphistes et autres perfides designers qui pourront travestir le char de Mars en inoffensive automobile. Le 4x4 descend du tank, comme en témoignent ses traits brutaux. Porsche a beau tenter de lui rendre une dignité en arrondissant son châssis, ce polissage masque mal une trahison : la marque de la belle sportive se prostitue, cette garce se vend à l’étranger, elle subit les influences des marchés orientaux. De toute manière, elle s’empâte, elle perd ce qui avait fait l’élégance et la noblesse de nos automobiles. Ah, elle est belle, cette fille à soldats ! Car le 4x4 est soit une collabo soit une invasion étrangère. Il n’a rien à faire dans nos villes et, quand il descend les Champs-Élysées, ce char d’assaut puant nous déclare la guerre.

Anachronisme à roulettes ou fils de panzer, le 4x4 cherche notre animosité parce qu’il est en rupture avec son environnement, c'est-à-dire que nous lui refusons une utilité concrète. Nous lui trouvons alors des justifications imaginaires et ridicules. Les transporteurs routiers, les chauffeurs de bus, les éboueurs ont bien des raisons pour nous bloquer la route, mais le 4x4 ? Cette grosse voiture doit sans doute compenser autre chose, ricane-t-on. Oui, le conducteur veut sûrement montrer qu’il en a dans le capot. Cette exhibition est aussi grotesque qu’obscène, glapissent les conducteurs de Smart. Et le 4x4 passe, impavide. Il finit par cristalliser les haines non seulement parce qu’il n’est pas ici, chez nous, à sa place, mais parce qu’il ne s’en cache pas. Plutôt que de faire profil bas, sa taille, son bruit, mais aussi son nom font injure à la bienséante discrétion. Le [katkat], autrement dit, l’agressivité d’une occlusive vélaire [k] et d’une occlusive dentale [t], sertie de l’arrogance d’une voyelle ouverte, le tout répété. Cela sonne ainsi : je te marche sur les pieds avec dédain. Et je recommence.

Pas de doute, ils se croient comme chez eux, ils ne se gênent même plus. On verra prochainement des hordes de vélib’ (silencieux, propres, fins, bien de chez nous) s’attaquer  à ces brutes et venger nos belles routes de France, souillées par ces porcs. Ah, on effacera le sourire stupide de leur calandre ! Ils vont connaître le courroux de l’usager du métro, des faisceaux de combat 2CV ! Bientôt viendra le jour où le dernier 4x4 aura ravalé sa morgue sous son capot et partira le pare-choc entre les roues ! À ce moment, et à ce moment-là seulement, nous pourrons nous occuper des jeeps !

4 comments Tags: automobile, voiture, 4x4, bêtise, préjugé

[Entreprise Insoumise] : Nintendo

  • May 12, 2008
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Un exemple un peu plus sexy d'innovation de valeur : Nintendo. A noter qu'il s'agit, à ma connaissance, de la seule entreprise de taille mondiale qui se réclame directement de la Blue Ocean Strategy. Un beau coup de pub pour Chan Kim et Mauborgne !


Ce post en trois lignes : Nintendo, pourtant sur un marché porteur, ne peut plus tenir le rythme que la concurrence lui impose. La firme japonaise change des règles concurrentielles en sa faveur, explore de nouveaux territoires dans le domaine du jeu vidéo (et surtout vierge de toute concurrence) et abandonne Sony et Microsoft à leur course à l'armement

Une démonstration éclair :
- Nintendo ne peut plus suivre dans la surenchère en R&D et en production à laquelle les acteurs du marché de la console de salon s'étaient habitués, en particulier face à des mastodontes du type Sony et MS
- Nintendo tente de travailler sur des sujets jusqu'ici inexplorés par l'industrie (polysensorialité, segments de marché "casual", "attachement" vis-à-vis de sa console,...) et délaisse les prouesses technologiques hors de prix
- Les règles de l'industrie changent radicalement : de nouveaux types de joueurs arrivent sur le marché, les prix de production des jeux baissent suffisamment pour inciter à prendre des risques et faire preuve de créativité,...

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Plus récemment, la stratégie adoptée par le constructeur de consoles et éditeurs de jeux vidéos Nintendo nous prouve qu’il est possible de transformer le fonctionnement d’un secteur à son avantage. Ancien leader incontesté de la console de salon, Nintendo se trouvait, en 2003, dans une situation difficile. L’entrée en 1994-95 de Sony puis en 2002 de Microsoft sur le marché de la console de jeux a, en effet, abouti à une dynamique largement défavorable à Nintendo : la surenchère technique ! Ce type de concurrence n’était cependant pas une nouveauté pour Nintendo qui devait déjà faire face à la Master System (8 bits) et autre Megadrive (16 bits) de son principal rival Sega. Mais, jusqu’à présent, il s’agissait d’adversaires de taille raisonnable et possédant des ressources comparables à celles de Nintendo. Dotés de budget R&D colossaux[1], à répartir sur une gamme de produits très larges, Sony et Microsoft ont accéléré le rythme de la course technologique et ont lancé régulièrement des machines présentant des performances impressionnantes (cf. figure 6). Dans un premier temps, Sega et Nintendo ont tenté de battre les deux géants sur leur terrain et ont répliqué en lançant la Saturn (Sega 1994), la Nintendo 64 (1996), la Dreamcast (Sega 1998) et la Game Cube (Nintendo 2001) ; Autant de noms pour des échecs relatifs face à l’explosion de la PlayStation (100 millions d’unités vendue entre 1994 et 2006) et de la PlayStation 2 (un million d’unités vendues dans le quarante-huit heures suivant sa sortie). Cette hausse spectaculaire des performances techniques des consoles n’a cependant pas fait qu’augmenter les seuls budgets R&D des constructeurs : les coûts de développement des logiciels se sont envolés. Dans les années 1990, un jeu destiné à une console de salon coûtait environ 200 000 dollars, tandis qu’on estime à 40 millions de dollars le budget de développement de Halo 2 sur Xbox (2004)[2]. Des machines plus sophistiquées requièrent, en effet, de plus grandes équipes de programmeurs expérimentés, ressource relativement rare dont le prix a fort logiquement augmenté (cf. figure 7). Cette augmentation des coûts de développement a conduit les éditeurs de logiciels à prendre moins de risque, en favorisant les consoles avec une forte base installée et en axant leurs créations sur des jeux stéréotypés mais qui ont déjà fait leurs preuves (suite ou inspiration de jeux à succès, adaptation de film, etc.). Les éditeurs favorisent donc les machines de Sony, qui dispose d’une base installée record et détient les droits d’adaptation de nombreux films via Sony Pictures, et de Microsoft, qui apporte un support technique important aux développeurs, et reversent ainsi des royalties importantes aux deux géants. L’arrivée annoncée en 2005 de la Sony PSP sur le segment de la console portable, dernier bastion tenu par Nintendo, semblait sonner la fin de la partie pour l’acteur historique.

Face à cette situation, la plupart des analystes prédisait la sortie prochaine de Nintendo de l’activité de construction de consoles pour se cantonner au simple rôle de développeur / éditeur, comme l’avait fait Sega en 2001. La firme au plombier moustachu Mario a pourtant refusé cet état de fait et s’est lancée, à partir de 2004, dans une stratégie ouvertement nommée « blue ocean ». Celle-ci s’est concrétisée par les lancement réussis de la Nintendo DS en 2005 et de la Wii en 2006, deux consoles qui remettent en cause de nombreuses règles que l’on prenait pour immuables. Nintendo a ainsi décidé de faire porter la concurrence sur d’autres domaines que les pures performances techniques et à abandonner les clients cibles classiques.

Dans l’impossibilité de tenir la cadence de la course technologique menée par Sony et Microsoft, Nintendo a pris le parti de se laisser surclasser en termes de performances techniques et de concentrer ses efforts sur la créativité et l’interactivité de ses consoles. Ainsi, la DS est une console portable dotée de deux écrans, dont un tactile, d’un micro et d’une connexion wifi. Cet équipement a permis l’exploration de domaines totalement nouveaux dans le jeu vidéo grand public, avec la sortie de jeux tels que Project Rub, où l'on relève des défis en criant, soufflant ou grattant l'écran, ou Pac-Pix, dans lequel on dessine à l’aide d’un stylet le personnage Pacman afin de lui faire avaler des fantômes. De même, la Wii présente des caractéristiques techniques inférieures à ses principales concurrentes (cf. figure 8). Elle n’accepte pas le format HDTV (télévision haute définition) mais se distingue par un contrôleur qui ressemble à une télécommande simplifiée. Des détecteurs de mouvements traduisent les déplacements de la télécommande en actions, ce qui permet à l’utilisateur de « vraiment » jouer au golf, pêcher, boxer ou se battre au sabre. La puissance du microprocesseur qui équipe la console ou les performances graphiques ne sont désormais plus des critères pertinents de comparaison : La créativité et l’expérience vécue par l’utilisateur reviennent au centre des préoccupations des constructeurs et développeurs. Conséquence de l’architecture très simple de la Wii, les coûts de développement des logiciels pour ce support sont largement inférieurs à ceux requis pour les consoles Sony et Microsoft : entre 10 et 15 millions d’euros pour la dernière machine de Nintendo contre environ 40 millions pour chaque jeu destiné à la XBox360. Les éditeurs sont ainsi incités à suivre Nintendo, prendre des risques et lancer des jeux fortement innovants.

Plutôt que de s’adresser aux consommateurs classiques, Nintendo s’est, par ailleurs, intéressé à ceux qui ne jouaient jamais, ou rarement, aux jeux vidéos. Le constructeur a donc cessé de se concentrer sur les adolescents, jeunes adultes mâles et autres « hard core gamers » pour se focaliser sur des populations jusqu’ici ignorées par les acteurs de ce marché : jeunes femmes, adultes, seniors,… Satoru Iwata[3], Président de Nintendo, souligne qu’en concevant des produits pour les joueurs sans tenir compte des non-joueurs, les acteurs du secteur se ferment des débouchés. « Ce qui attire les joueurs invétérés peut provoquer chez d’autres une aversion pour les jeux », rappelle-t-il. On peut, en effet, comprendre qu’un néophyte se sente désorienté lorsqu’on lui met entre les mains un contrôleur Playstation, qui ne compte pas moins de 14 boutons et deux manettes multidirectionnelles. Des jeux comme Nintendogs, où le joueur promène, dresse et caresse (via l’écran tactile) un chien virtuel, et la déclinaison de la DS comme un accessoire de mode (différentes couleurs au choix) ont permis de séduire la gente féminine. Le jeu d’entraînement cérébral Brain Age a, de la même façon, attiré sur le marché du jeu vidéo des populations plus âgées, soucieuses de se prémunir contre les effets du vieillissement intellectuel. Les nostalgiques de jeux vidéos des années 1980 ont, quant à eux, pu renouer avec leur adolescence avec la Wii, pour laquelle des anciens jeux du catalogue Nintendo, Sega et Nec seront disponibles. L’entreprise japonaise fait ainsi passer les clients d’un comportement d’achat très rationnel (comparaison de performances techniques) à un comportement régi par l’émotionnel et les sentiments (positionnement de la DS comme un objet personnel presque intime, attachement à son chien virtuel, nostalgie des jeux vidéos, crainte de la perte de mémoire,…). Le succès de la DS (plus de 10 millions d’unités vendues dans le monde en un an) et de la Wii (environ 1,5 millions d’unités vendues le premier mois) illustre notre propos sur les stratégies d’innovation de valeur. Une entreprise peut refuser de continuer à jouer à un jeu auquel elle n’a aucune chance de gagner et définir, pour l’ensemble du marché, de nouvelles règles. Contrairement à ce qu’aurait voulu une analyse classique de l’industrie, Nintendo n’a pas fui son activité d’origine et a refusé de se soumettre à la logique qui y prévalait.

Figure 6 : Une surenchère des performances techniques que Nintendo ne peut suivre
Figure 6 : Une surenchère des performances techniques que Nintendo ne peut suivre


 





Salaires annuels moyens bruts dans le secteur des jeux vidéos aux Etats-Unis

2004

2005

Game producer senior

$150,000

$175,000

 

Game designer senior

$130,000

 

$150,000

 

Programmeur senior (physique)

$110,000

 

$120,000

 

Programmeur senior (Intelligence artificielle)

$100,000

$110,000

Sources : Business 2.0

 

 

 

Figure 7

La pénurie relative de main d’œuvre qualifiée, engendrée par l’accroissement rapide des performances techniques des consoles, pousse les salaires à la hausse

Figure 8 : La Wii de Nintendo présente des performances techniques largement inférieures à celles
Figure 8 : La Wii de Nintendo présente des performances techniques largement inférieures à celles

 


 


En partant d’une proposition très simple (redéfinir les règles du jeu à son avantage), la stratégie d’innovation de valeur propose de revoir de nombreuses problématiques du management : proposition de valeur, FCS, maturité du marché, ressources et compétences, etc. La complexité d’une telle stratégie apparaît alors double : le gestionnaire doit réévaluer la majorité de ses connaissances managériales sans pour autant pouvoir identifier clairement la première étape de ce que serait une stratégie d’innovation.



[1] A titre de comparaison, en 2006, le budget R&D de Sony Corporation dépassait le chiffre d’affaires global de Nintendo

[2] Estimations Prudential Equity Group, « Entertainment Software Industry Overview », Juin 2005

[3] « Playing a different game, Does Nintendo's radical new strategy represent the future of gaming? », in The Economist, 26 octobre 2006


Post a comment Tags: nintendo, stratégie, innovation de valeur, entreprise insoumise

[Entreprise insoumise] : l'exemple de Bert Clayes

  • May 12, 2008
  • 1 comment


Après avoir expliqué le principe d'une innovation de valeur, on passe à l'exemple pratique, avec deux exemples.
C'est typiquement le genre de passage que je retravaillerais, voire réécrirais entièrement : l'exemple est désormais bien trop vieux et surtout bien trop connu dans l'ensemble de la littérature. Je préfère de loin le passage sur Nintendo (cf. post suivant), mais cela a au moins le mérite de bien décortiquer le cadavre que nous offre Kim et Mauborgne.

Ce post en trois lignes : Prenons l'exemple de Bert Clayes, exploitant de salles de cinéma, qui parvient, sur une activité en déclin, à augmenter de façon importante la valeur d'utilité perçue par le consommateur et à redynamiser à lui tout seul l'ensemble de son marché.

Une démonstration éclair :
- Bert Clayes parvient à réduire les "sacrifices" des consommateurs sur des aspects jusqu'ici négligés par  les acteurs du marché et dont les éléments sont déjà en partie détenus par la firme  ("hidden assets")
- La baisse des sacrifices entraîne une augmentation de la VUPC suffisamment importante pour attirer des consommateurs qui jusqu'ici ne se satisfaisaient pas des offres standards du marché
- En travaillant sur des dimensions de l'offre ignorées par la concurrence, Bert Clayes parvient à maintenir des coûts réduits pour cette innovation


En lire plus..


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L’exemple de la firme Bert Clayes illustre le propos de Kim et Mauborgne, au début de leur article « Value Innovation : The strategic logic of high growth[1] ». Bert Clayes est une entreprise spécialisée dans l’exploitation de salle de cinéma en Belgique. Depuis le début des années 1970, ce secteur a décliné de façon régulière, sous l’effet de la concurrence du magnétoscope et  de la télévision par satellite ou par câble. Face à cette situation, les exploitants de salles ont tenté de réagir en lançant des multiplexes, qui comportent au maximum dix salles, en élargissant leur panel de films afin d’attirer tous les segments de clientèle, en étoffant leurs services de restauration et en augmentant le nombre de séances quotidiennes. Ces initiatives se révélèrent cependant vaines jusqu’à ce que, en 1988, Bert Clayes crée Kinepolis. Premier mégaplex au monde, Kinepolis était composé de 25 salles, soient 7600 sièges. Une salle à Kinepolis comportait 700 sièges (contre 100 dans les salles traditionnelles) de taille supérieure aux sièges de cinéma classiques et équipés d’accoudoirs individuels. L’installation de ces sièges permettait à chaque spectateur de voir le film sans être gêné par la personne assise devant lui. L’espacement des rangées permettait aux spectateurs d’atteindre leurs places sans déranger l’assemblée. Les écrans étaient huit fois plus grands que les écrans habituels et de nombreuses salles étaient équipées des meilleurs systèmes audio et de projection disponibles. Le large choix de films et le nombre de séances assuraient aux clients de toujours trouver un film à son goût et débutant rapidement, même s’il ne s’était pas renseigné sur la programmation avant de partir pour le mégaplex. Enfin, le Kinepolis se situe à quinze minutes du centre ville de Bruxelles et propose de larges places de parking gratuites pour ses clients, répondant ainsi à un problème majeur des spectateurs bruxellois : la rareté et le coût des places de parking. En offrant aux spectateurs une « expérience » différente, Kinepolis acquit dès sa première année d’activité 50% des parts de marché à Bruxelles et augmenta le volume total du marché de 40%.

L’initiative de Bert Clayes fournit un excellent exemple d’innovation de valeur. La firme s’est en effet concentrée sur les sources de la valeur d’une sortie au cinéma et a travaillé sur les bénéfices / sacrifices du client : D’une part, les spectateurs peuvent se concentrer sur leur rôle principal, à savoir jouir d’un film, sans avoir à se soucier des contraintes inhérentes à la « consommation » cinématographique (horaires, transports, disponibilité et qualité des places, etc.) ; d’autre part, Bert Clayes considère l’offre qu’elle met sur le marché comme une « expérience »[2], et ne la réduit pas à la seule projection de film. Par ailleurs, les économies réalisées sur le prix de l’immobilier (le mégaplex est situé en périphérie de la ville), sur l’achat de films (pouvoir de négociation supérieur et amortissement étalé sur un public plus nombreux), sur le personnel (un hall centralisant la vente des billets pour les 25 salles) et la publicité (bouche à oreille important grâce au caractère novateur du Kinepolis), ont permis de diminuer le coût de construction d’un siège de moitié par rapport à la moyenne nationale. Le prix d’un ticket au Kinepolis est comparable à la moyenne des prix pratiqués dans les autres cinémas de Bruxelles, ce qui permet à Bert Clayes d’atteindre des niveaux de rentabilité confortable, dans une industrie pourtant réputée en déclin. Le schéma présenté ci-dessous permet de comprendre facilement les changements dans la proposition de valeur de Bert Clayes (cf. figure 3).


 

Figure 3
Figure 3

                        


De cet exemple, on retire plusieurs enseignements importants. Ils illustrent ce que nous avons évoqué auparavant.

 

1- Bert Clayes a considéré que les règles du jeu concurrentiel pouvaient être changées.

 Plutôt que de suivre la logique habituelle du secteur, minimiser les investissements (en particulier les immobilisations corporelles) et se concurrencer sur des dimensions classiques (les films, les services et le marketing), Bert Clayes a introduit de nouveaux leviers de valeurs sur le marché et proposé une expérience inédite au consommateur. Ce « refus de la fatalité» se retrouve assez régulièrement dans toute la littérature managériale traitant de notre sujet. Ce comportement, nous le verrons, influence la détermination de nouveaux leviers de valeurs (oser remettre en cause les logiques dominantes), la mise en œuvre d’une stratégie d’innovation de valeur et les équipes qui y participent.

 

2- L’apparition de nouveaux leviers de valeurs et la redéfinition des FCS ont eu un impact sur l’importance des ressources utilisées.

L’importance d’une ressource ou d’une compétence dépend avant tout du contexte dans lequel une firme évolue[3]. Dans le cas de Bert Clayes, un cinéma de grande taille et doté de nombreuses salles devient un actif à forte valeur, tandis que son emplacement importe moins. Par ailleurs, savoir préparer rapidement une salle entre deux projections, afin de maximiser le nombre quotidien de séances, devient une capacité importante. Certaines firmes redécouvrent alors en leur sein de véritables trésors cachés, des ressources et des compétences qu’elles ont développées au cours de leur activité et qui, jusqu’à présent, n’étaient que peu valorisées. Ce phénomène a été nommé « hidden assets » par A. Slywotzky[4]. On y retrouve, élargie et en partie réinterprétée, une vision schumpeterienne de l’innovation : une réorganisation des facteurs de production (les ressources de la firme) afin de produire de manière plus efficace (augmentation de la valeur).

Sans trop anticiper, nous pouvons faire deux remarques sur ce concept. Tout d’abord, la traduction du terme « hidden assets », qui peut signifier « actifs cachés» ou « atouts cachés », est révélatrice d’une problématique importante : comment passe-t-on du statut d’actif, avec ce qu’ils sous-entend de potentiel et d’investissements, à celui d’atout, utilisé dans le jeu concurrentiel ? Nous reviendrons sur ce sujet complexe un peu plus tard. Notons cependant que ce changement de statut dépend grandement de l’environnement concurrentiel de la firme. Il paraît donc difficile de produire une liste détaillée de ces actifs / atouts. Slywotzky et Wise se sont pourtant essayés à cet exercice. Ils identifient ainsi 18 atouts cachés répartis en cinq grandes catégories. Nous reproduisons dans la figure 3 cette liste, sans la tenir pour exhaustive. Elle permet cependant de mieux comprendre la nature et la diversité des hidden assets. De fait, nous ne pouvons que constater le caractère parfaitement « apparent » de ces atouts supposés « cachés »: propriété  intellectuelle, méthode et savoir-faire, accès aux clients, connaissance fine du fonctionnement client, position sur la chaîne de valeur ou sur le marché, relations établies avec des tiers, informations, etc. Peu de firmes ignorent la valeur de ces éléments. Par ailleurs, un choix méthodologique est à accomplir dans la mise en œuvre d’une telle théorie : faut-il se concentrer sur la redéfinition de nouveaux FCS et l’identification de nouveaux leviers de valeurs ou sur les actifs sous valorisés au sein de sa firme, avec éventuellement l’aide d’une liste comme celle constituée par Slywotzky et Wise ? Nous verrons par la suite que, sans l’exclure, la première optique est largement préférable à la seconde.

 

 

Actifs intangibles « classiques »

Relations clients

Position dans le secteur

Réseaux

Information

Méthodes et compétences

Accès au client, capacité de toucher un grand nombre de consommateurs

Positionnement dans la chaîne de valeur qui confère une visibilité sur des

opportunités en amont ou en aval de l’activité de l’entreprise

Relation exclusive avec des partenaires clefs (ex. : fournisseurs de technologies, de contenus)

Visibilité sur l’activité du marché supérieure à la moyenne

Marques

Interaction, contacts fréquents avec les consommateurs

Position sur le marché forte par rapport aux autres concurrents

Base installée, accès à un groupe d’utilisateurs actifs

Expertise technique dans un domaine d’importance pour le consommateur

Propriété intellectuelle

Légitimité

Avoir le contrôle d’un portail à travers lequel les acteurs du secteur sont obligés de passer pour accéder à des informations, des produits ou des services

Communauté d’utilisateurs, groupe de personnes qui se définissent en fonction de l’utilisation d’un produit/service

Logiciels et bases de données développés en interne et ayant une valeur potentielle importante pour des utilisateurs externes

 

Connaissance fine du fonctionnement du client (ex. : connaissance des « sacrifices » du client, comportement d’achat)

 

Flux d’affaires, accès préférentiel à des transactions potentielles au sein, ou dans une industrie proche, de l’activité traditionnelle (ex. : fusions et acquisitions d’entreprises)

Informations obtenues dans l’activité traditionnelle et qui sont valorisables sur d’autres marchés

Figure 4

Les hiddens assets de Slywotzky et Wise

 

 

 

3- La stratégie d’innovation de valeur apparaît particulièrement pertinente dans le cas d’une industrie mature ou en déclin.

En reprenant l’impact espéré d’une innovation sur la proposition de valeur (cf. figure 1), on comprend l’intérêt de cette politique dans un contexte difficile pour l’entreprise. Les effets de cette stratégie dépendent en fait largement de l’utilisation par la firme de cette « manne » de valeur créée. Si le partage de la valeur supplémentaire créée se fait au bénéfice des consommateurs, il est possible de toucher de nouvelles cibles, id est des consommateurs qui, jusqu’à présent, n’étaient pas intéressés par la proposition de valeur faite par la firme (cf. figure 5). En ce qui concerne Bert Clayes, les clients du Kinépolis n’étaient pas uniquement d’anciens usagers des autres cinémas bruxellois. Il s’agissait aussi de personnes qui, jusqu’ici, préféraient aller au restaurant, louer une vidéo ou rester chez soi à jouer à des jeux vidéos, plutôt que d’aller au cinéma. La valeur capturée par les consommateurs dans la proposition de valeur des cinémas traditionnels n’était pas assez élevée pour attirer une partie de la population. L’innovation de valeur se différencie fondamentalement des stratégies de différenciation en ceci : on s’intéresse aussi bien aux motivations des consommateurs qu’à celles des non-consommateurs.

Figure 5
Figure 5


Même si quelques différences significatives subsistent, il est possible de comparer cet accroissement du potentiel du marché à une nouvelle phase de démarrage / croissance de l'activité. En effet, le taux de croissance du CA augmente sensiblement (souvent supérieure au PIB) et de nombreux concurrents suivent / imitent la firme innovante. Les compétiteurs ne sont généralement pas, à proprement parler, de « purs » nouveaux entrants. Il s'agit souvent des concurrents habituels de l'entreprise, qui disposent des mêmes atouts cachés et imitent simplement sa façon de les mettre en valeur. Par ailleurs, la phase de démarrage est souvent caractérisée par des cash flows faibles en raison des investissements importants mais nécessaires à une nouvelle activité. Dans le cas de l'innovation de valeur, les atouts existent déjà. Il n'est pas nécessaire de les développer, juste de les « redécouvrir ». La rentabilité est donc beaucoup plus rapide que dans les phases de démarrage « classiques ». Gardons cependant à l’esprit ce phénomène de d’imitation des concurrents. Celui-ci peut apparaître plus ou moins rapidement et peut pousser l’entreprise innovante à ériger certaines barrières à l’entrée, comme dans toute stratégie de croissance « classique

 

Par ailleurs, l'entreprise peut aussi adopter une stratégie de marge et conserver la valeur supplémentaire créée. Si les perspectives de croissance en volume du marché restent acceptables, mais que la firme se trouve dans une situation difficile dans la chaîne de valeur, la redéfinition des règles du jeu peut être profitable à l’entreprise. Slywotzky et Wise[5] donnent l’exemple de Cardinal Health, une firme leader dans la distribution en gros de médicaments sur le marché nord-américain. Bien que le marché pharmaceutique nord-américain connaisse une croissance soutenue, la situation des grossistes, écrasés par les réglementations et surtout par les géants que sont les concepteurs / fabricants, apparaît extrêmement difficile (dans les années 1990, la marge nette moyenne des grossistes s’élevait à 1%). En proposant à ses clients un service de livraison, de gestion des stocks et de traçage des médicaments au sein de leurs propres organisations, Cardinal Health améliora sa situation dans la chaîne de valeur pour devenir un acteur incontournable du secteur. Slywotzky et Wise estiment la création de valeur engendrée par cette innovation à 25 milliards de dollars en 5 ans et observent un relèvement significatif du profit opérationnel de Cardinal Health. Même si la part de marché de la firme a, elle aussi, considérablement augmenté, le partage de la valeur supplémentaire créée s’est fait largement au bénéfice de Cardinal Health.



[1] Harvard Business Review, janvier – février 1997

[2] Le terme d’expérience doit ici se comprendre au sens anglais du terme

[3] À ce sujet, cf. infra l’exemple du filtre VRIST

[4] Op. Cit.

[5] Op. Cit.






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1 comment Tags: stratégie, innovation de valeur, entreprise insoumise, bert clayes

En guise d'apéritif, un petit cannibal movie

  • Apr 8, 2008
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Bon, je suis de retour sur ce blog après une longue absence. Je sais, je sais, ça fait environ 6 mois que je ne vous avais rien pondu, mais je fus assez occupé. Je vous fais mes excuses, mais ce n'est pas pour autant que je vais vous écrire un article rien que pour vous (vous vous prenez pour qui à la fin?!). Par pure charité chrétienne, je vous balance - comme un martyr aux lions - un texte publié en octobre dernier dans La Voix du regard. Voici donc quelques pages à vous mettre sous la dent, en attendant un prochain article (bientôt, c'est promis, j'y travaille déjà !). 


Détournements du regard : Cannibal holocaust de Ruggero Deodato

 

La réception et l’acceptation d’une œuvre par le public se fondent aussi bien sur une rupture des normes esthétiques que sur un certain respect de ces règles. Entre contestation et confirmation, il s’agit de composer avec les habitudes de son auditoire. Le système de références esthétiques du spectateur se constitue par la distinction des langages quotidien et poétique ainsi que par l’expérience qu’il a du genre et de la tradition auxquels l’œuvre se rapporte. Les institutions ont, dès lors, une influence majeure sur l’horizon d’attente. En validant un langage, en faisant entrer une œuvre dans le circuit officiel, en l’autorisant à paraître ou en la censurant, en la couvrant de louanges ou en la traînant dans la boue, le système universitaire, la critique et autres « tribunaux » informent l’expérience du spectateur.

Certains produits culturels passent outre ces recommandations et leur réception, hétérogène, se compose d’un rejet institutionnel et d’un assentiment public. C’est le cas classique des films de « mauvais genre » tels que les pornos ou le gore. S’attirant aussi bien les faveurs populaires que les foudres des tribunaux, Cannibal holocaust de Ruggero Deodato (1979) fournit un parfait exemple de succès sulfureux. Profitant du développement du gore au début des années 1970, le film paraît alors que le public est demandeur de peur et d’horreur, à une époque où les maîtres de l’angoisse italiens comme Bava ou Argento avaient remporté leurs premiers succès, bientôt suivis par des cinéastes plus sanglants (Lucio Fulci, Joe d’Amato, Umberto Lenzi). Cet avatar du cinéma bis italien acquit cependant un statut de film culte qui dépassa le cercle des amateurs d’hémoglobine et de série B. Souvent cité aux côtés des classiques de l’horreur, il eut aussi une influence avouée sur des films à succès tel The Blairwitch project à notre époque.

Le retentissement ne fut pourtant pas synonyme de reconnaissance. Tout fut mis en œuvre pour dissuader le spectateur de visionner cette monstruosité. Deodato, convoqué par le tribunal de Milan, dut prouver que les acteurs n’avaient pas été décimés pour les besoins du tournage ; Cannibal holocaust fut finalement interdit, à cause de la représentation de massacres d’animaux. Le film fut saisi par la justice italienne une dizaine de jours après sa sortie et ne fut autorisé qu’en 1984 à la suite d’un long procès. Il fut également interdit dans les cinémas britanniques pour ne ressortir qu’en 2001, sans scènes de cruauté envers les animaux ou de violences sexualisées. Prohibé en RFA, il est désormais disponible en Allemagne dans une version très édulcorée. Si l’Australie, en 2005, a autorisé le film pour les plus de 18 ans, l’interdiction demeure dans des pays comme la Finlande, la Norvège, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. Encore banni de nombreux états américains, il parut de nouveau en 2004 en une édition DVD non censurée pour les personnes majeures. Quant à la France, elle connut en 1981 une version censurée, interdite dans les salles aux moins de 16 ans, et l’édition DVD de 2006, sans coupures, est interdite aux mineurs.

Les institutions cinématographiques eurent également la dent dure. Bien que rendus célèbres par ce film, le réalisateur comme les acteurs, stigmatisés, ne sortirent jamais de la jungle du cinéma bis. Quant à la critique, elle ne voulut en aucun cas se commettre avec cette infamie. Même les spécialistes de l’horreur répugnent à traiter de cette œuvre. Philippe Rouyer n’y consacre que quelques lignes de son étude et n’hésite pas à placer Cannibal holocaust au rang des « films putassiers1» qui outrepassent les bornes du gore. La critique spécialisée a habituellement un discours plus indulgent à l’égard de ce cinéma, attendrie qu’elle est par le dilettantisme et l’artisanat d’un grotesque aux budgets misérables. Ici, l’unanimité se fait pour éviter que le public n’entre en contact avec cette horreur. Alors que le film rencontre un certain succès, il faut en protéger le spectateur. Le discours institutionnel vise avant tout à détourner le regard public de cette perversion.

Le spectateur ne se laisse pas pour autant dissuader. En une tension que l’on retrouvera au sein même du film, le détournement du regard attise la pulsion scopique. Cet objet que nous ne saurions voir est d’autant plus désirable qu’il nous est interdit. La condamnation juridique servit d’apanage publicitaire à Cannibal holocaust. Les rumeurs de snuff movie avaient tout d’abord attiré un public important dans les salles. En Italie, le film rapporta 360 millions de lires, somme non négligeable si, outre les coûts réduits de production, on prend en compte la saisie judiciaire 2. Par ailleurs, l’interdiction força la United Artists à vendre à moindre prix les droits d’exploitation à l’étranger, acquis en France pour 40 000$ selon Deodato. Autre conséquence de l’interdiction en salle : le succès en format vidéo, notamment en Grande-Bretagne où le film sort en cassette dès 1981 et échappe de fait à l’interdiction jusqu’en 1983. Au-delà des éditions réservées aux inconditionnels, il faut néanmoins attendre les 25 ans du film pour que sorte une édition DVD à fort tirage chez Grindhouse (États-Unis), puis en 2006 chez Opening. Jean-Pierre Vasseur, de la maison française, résume dans un entretien 3 l’opportunité commerciale que représente Cannibal holocaust : historiquement intéressant car précurseur du Projet Blairwitch, il s’agit d’un film culte dont la renommée a dépassé le cercle des amateurs et dont l’aspect controversé ne peut que lui garantir une publicité.

Puisque le scandale fait vendre, il n’est pas étonnant que les critiques insultantes et les interdictions soient souvent citées à titre d’éloges. Certes, le phénomène n’est pas rare, surtout pour les films d’horreur. « Serez-vous assez téméraires pour faire fi de toutes les recommandations officielles et pénétrer dans la salle obscure ? », ainsi pourraient se résumer les provocations marchandes qui se fondent sur le désir de transgression. Néanmoins, le processus vient ici à son comble. L’argument de vente réduit presque l’objet à son interdiction. Dans l’édition italienne du DVD, le sceau d’infamie doit allécher le spectateur. La jaquette, premier seuil de l’œuvre, met en avant la condamnation. De même, l’édition française présente le film sous le signe de la controverse. La censure a transformé Cannibal holocaust en un film culte car mis au ban des institution