Passé un léger craquage sur Beigbeder, je continue avec un livre qui est déjà digne de ce nom :
L.A. Story
James Frey
Traduit de l’américain par Constance de Saint-Mont
Flammarion, 2009, 495 pages, 21€
Pour pénétrer un livre aux dimensions d’un building (495 pages, en hard cover, grand format : belle bête), il suffit de s’en tenir aux seuils.
Le titre évoque tout un univers : L.A. Story transforme la ville de la côte Ouest en un personnage principal qui accueille d’autres êtres de papier. Cette chronique de la cité des anges entrecroisent des dizaines d’existences, disparaissant en quelques lignes ou revenant à travers les chapitres. Entre autres : un jeune couple fuyant leur famille puis un gang de motards, une star érotomane qui tombe amoureuse et même un peu plus bas, une Latino-Américaine en pleine ascension malgré ses lourdes cuisses, un clochard qui attend de donner un sens à son ivrognerie , et une foule de visages, aperçus un instant pour sombrer dans l’anonymat de la grande ville.
La profusion des récits ne se traduit pas par des stories, mais par un singulier L.A. Story : l’histoire de Los Angeles englobe et encadre les destins individuels. Les innombrables personnages, leurs espoirs et leurs drames, constituent la chair et le sang du Léviathan californien. L’ossature se compose des chapitres – parmi les plus longs et les plus beaux du roman – consacrés aux autoroutes, aux développements immobiliers, aux ravages et renaissances des quartiers, bref à la croissance sauvage de la cité. Les éléments urbains racontent tous une histoire ; ils sont même personnifiés. Ainsi, l’interstate 10 « est la petite brute des autoroutes de L.A., elle est détestée, crainte, les gens ont des frissons rien que d’y penser, essaient de l’éviter, planifient leurs journée dans le but de l’éviter, mais sans succès » . Au contraire, « telle l’adolescence ingrat, vilain petit canard qui s’épanouit en une élégante top model, ou l’actrice disgracieuse qui sort de la cabine de maquillage transfigurée en une star éblouissante, la Pacific Coast Highway se libère du milieu des artères de L.A. pour prendre son indépendance, et devient immédiatement magnifique ». Le roman se développe à la manière du réseau autoroutier, entrelaçant les pistes, faisant côtoyer les beaux paysages et les quartiers les plus crasseux. Le récit est parfois embouteillé, souvent jonché de carcasses. Les événements circulent et s’entrechoquent : l’écriture asyndétique, paratactique, les ellipses de ponctuation et les brusques changements de focalisations permettent de glisser à travers l’agglomération. Chaque lieu, chaque communauté, chaque type de personnage s’insère dans un flux historique, rappelé par de courts paragraphes entre les chapitres. Les données sociologiques ou statistiques relativisent les événements personnels. Quant aux brefs rappels historiques, ils sont pour ainsi dire les pierres de touche du roman. Los Angeles s’est érigée sur des siècles de drames.
L.A. History ? Voire. Il ne s’agit pas de l’Histoire mais de fiction. L’exergue du roman – le deuxième seuil – nous le rappelle : « Il n’y a rien dans ce livre qui doive être considéré comme exact ou digne de foi ». La phrase est maligne puisqu’elle évoque le scandale dont James Frey a fait l’objet lorsque des journalistes ont révélé les affabulations émaillant ses prétendus mémoires A Million Little Pieces (Milles morceaux, Belfond, 2004) et My Friend Leonard (Mon ami Leonard, Belfond, 2006). Frey a certes eu une jeunesse stupéfiante, mais il délaisse volontiers sa pipe à crack pour nous jouer un air de flute. Rien d’étonnant à ce qu’il ait atterri en tant que screenwriter à Los Angeles, l’usine à fictions. En effet, l’exergue fait aussi référence aux avertissements ouvrant les films qui ne dépeignent rien de réel, sauf coïncidence fortuite. Hollywood est au cœur de Los Angeles. La machine à rêves irradie tout L.A. Story. Les insectes personnages sont attirés vers l’aire des stars. Certains veulent faire carrière dans l’industrie filmique ; tous veulent vivre le rêve hollywoodien. « Je marche dans le Pays des Anges, je marche dans le Pays des Rêves » dit le Prophète, amnésique errant, victime de la route. Même si « parfois, ça arrive », le roman de Frey s’occupe moins des réussites que des désillusions. Le jeune couple formé par Dylan et Maddie fuit leur famille pour une cité chimérique : « Ils avaient des rêves mais c’étaient des rêves parce qu’ils n’avaient pas de lien avec la réalité, c’était un lointain inconnu – une impossibilité – qui ne se réaliserait jamais ». La formule est désespérément plate, mais elle peut, à l’occasion, faire sourire. Ainsi, « TJ a de grands rêves. […] être un jour reconnu comme le plus grand minigolfeur de l’histoire ».
Passées ces lignes amusantes, on en revient à une attaque en règle de la société du spectacle – celle-là même dont profite l’écrivain vedette (son éditeur, HarperCollins, lui a versé 1,5 million de dollars et Flammarion a dû salement cracher au bassinet pour acheter les droits). On a, bien entendu, l’industrie filmique dans le collimateur. On va dénoncer son artificialité et la culture affirmative qu’elle sous-tend. On part donc baïonnette au stylo pour crever l’écran des illusions : les femmes qui veulent devenir des stars deviennent des putes, les amoureux de l’image des paparazzis, acteurs et producteurs sont des despotes, Hollywood est une charogne et tout n’est que pornographie. Aha, l’industrie culturelle ne s’en remettra sûrement pas ! Plus intéressant : la narration adopte les armes de ce qu’elle dénonce. Les gros plans, les changements de perspectives, les dialogues sans incises apparentent le roman à un script de film. Les situations et les personnages se construisent sur des clichés prisés et repris par d’innombrables bobines. Comme il est moqué, le cinéma commercial ! Bouh, la vie stéréotypée !
On peine cependant à voir où se place l’ironie. Elle est évidente dans certains cas, comme lorsque Barry déclare : « Famille, j’ai trouvé ce que je veux faire, je veux fournir à la classe moyenne joie et divertissement pour un prix abordable ». Elle est aussi sensible, mais beaucoup moins critique, lorsque le cliché permet le happy end : l’histoire d’amour entre une jeune Mexicaine et le fils de sa riche patronne acariâtre renouvelle le conte de la souillon et du prince charmant. A la limite, on accorde le bénéfice du doute à certains passages : « Ils viennent au nom de Dieu. […] Leurs barbes leur manquent mais elles leur sont interdites. […] Ils habitent des rues tranquilles, ils attendent de mourir et prient en direction de l’est de vous emporter avec eux ». Il ne faut sans doute pas prendre au sérieux des lignes aussi grotesques. Elles reflètent trop la culture anxiogène que l’industrie filmique a distillée ces dernières années, pour ne pas s’en moquer. Les terroristes sont parmi nous ? Ce n’est pas le propos du roman. En revanche, un doute m’étreint quand, à la fin du livre, Jo le clochard nous assène ce genre de vérité : « La vie est juste ce qu’elle est et vous pouvez essayer de la changer ou vous pouvez la laisser comme elle est, mais il n’y a pas de pourquoi, il n’y en a pas, et je suis si foutrement désolé, je suis si désolé ». Cette philosophie, c’est gros, c’est lourd, tout le monde l’a déjà sortie et personne n’en est fier. Bref : Jean-Paul Sartre qui rote au PMU. Une telle bavure hypothèque-t-elle de la subtilité de l’ensemble ? C’est bien le problème : parce qu’il se fait fort de singer l’industrie culturelle, L.A. Story peut s’autoriser d’en revêtir les oripeaux. En ce sens, l’exergue fonctionne comme un vernis immunitaire. Si je sonne faux, c’est parce que je suis le reflet d’un monde artificiel ; si j’ai l’air con, c’est parce que je suis le bouffon du roi. La cabriole retombe quand même un peu à plat. Quand je perçois des accents de sincérité dans les plus gros poncifs, je crains bien que le bouffon ne se prenne au sérieux et ne nous resserve les tartes à la crème dont il se moquait. L’écriture fleure parfois la telenovela. Bien que la narration ait opté pour un style épuré, avec de rares conjonctions, souvent sans ponctuation, elle cherche encore à mettre en valeur des éléments de la phrase, comme des articles en tête de gondole. Résultat hérissant : le roman pullule de phrases nominales (i.e. la poésie à l’âge prépubère), de termes en italiques, tout bonnement écrits en majuscules ou en gras. Les signes deviennent des signaux autoroutiers, des panneaux publicitaires au bord du roman.
L.A. Story est-il un roman-cliché ? Oui, et c’est en partie assumé. Ce livre me fait penser à Manhattan Transfer engrossé par des producteurs hollywoodiens : sans être original, ce n’est pas désagréable. Le roman de Frey ne tient pas la comparaison avec le chef-d’œuvre de Dos Passos, même après 80 ans. Pas même avec Short Cuts de Robert Altman, dont il s’inspire. Pour autant, je ne serais pas aussi catégorique que le L.A. Times(« The worst book I’ve ever read » : aouch !). On peut se laisser prendre à la lecture, tout comme au spectacle d’une série télé, que l’on consomme sans autre prétention que celle de passer le temps. L.A. Story serait un excellent bouquin pour la plage. Dommage qu’il sorte en septembre.
Bon, ça fait une éternité que je n'ai pas posté sur ce blog (qui est aussi vivant qu'un mercredi soir d'été à Clermont -Ferrand). Quelques minutes d'oisiveté me permettent de cracher un peu de fiel. Je me suis en effet permis de chroniquer quelques livres pour la rentrée littéraire : ici
Charmante initiative du Social Media Club, à soutenir !
On commence avec un candidat de poids, un prosateur catégorie mi-lourd, l'homme-stylo, le killer de la littérature, le bourreau de Saint-Germain-des-Prés, j'ai nommé :
Frédéric Beigbeder
Un roman français
Grasset, 280 pages, 18€
Certains bouquins sont comme des contrats de téléphonie mobile ou des billets d’avion low cost : il vaut mieux lire ce qui est écrit en petits caractères, au risque de s’exposer à de fâcheux malentendus. La qualité du service réside dans l’astérisque. C’est le cas de la dernière publication signée Beigbeder. On a dans les mains un livre à la couverture jaune pisseux, lointain reliquat d’une maison d’édition autrefois respectable, et l’on court au quiproquo si l’on ignore le sous-titre : roman. Indication certes anodine mais qui place d’emblée ces pages dans le domaine de la fiction et exige du lecteur une attitude particulière. Il ne s’agit pas de considérer les faits narrés comme parfaitement authentiques, mais d’accepter d’y croire, de suspendre notre incrédulité. Dans le cas présent, cela évite bien des mauvaises surprises. Les personnages sont fictifs : le Frédéric Beigbeder dont il est ici question est à distinguer de celui, bien réel, qui menaçait les journalistes de poursuites, s’ils avaient le toupet de parler de son arrestation pour usage de stupéfiant. Dans ce roman, un écrivain qui se décrit comme célèbre, à succès, bref puant, est embarqué pour avoir tapé un rail de coke sur le capot d’une voiture. Rien à voir, effectivement. Une nuit au cachot va donner à cet homme-nez l’occasion de revenir sur sa naissance, sur l’histoire de sa famille et sur ses drames adolescents. C’est bien connu, l’enfermement est une condition – nécessaire mais pas suffisante – à l’écriture. Le narrateur le rappelle au détour d’un interrogatoire, en se plaçant pêle-mêle aux côtés de Villon, Marot, Cervantès, Casanova, Voltaire, Sade, Verlaine, Wilde, Dostoïevski, Genet, Céline… N’en jetez plus ! On a bien compris dans quelle division il jouait, le Fredo. Toute grande œuvre naît d’une tragédie personnelle : ici, le pauvre reclus forme le projet de son livre car il ne peut pas dormir – comme Proust, faut-il comprendre. En effet, sa cellule de garde-à-vue ne sent pas très bon et puis, il y a du bruit. Il va donc concevoir un roman qui nous racontera l’histoire de sa vie. Ce livre appartient au genre bigrement original de l’autofiction. On doit ainsi suspendre notre incrédulité : les souvenirs de Frédéric ne sont pas la biographie de Beigbeder (flagrance philosophique au détour d’une page : « toute vie a autant de versions que de narrateurs : chacun possède sa vérité »), il ne faut pas tout prendre au premier degré, pas même la prétention de littérature qu’affiche ce torchon.
Sous couvert de la fiction, le narrateur peut faire la satire d’une certaine bêtise, celle d’un auteur de bonne famille, dont l’écriture doit bâtir sa célébrité (« la pointe de mon Bic s’enfonçait dans la peinture blanche comme les mains des acteurs dans le ciment d’Hollywood Boulevard ») et sa tour d’argent (« Le bonheur d’être coupé du monde, voilà ma première addiction »). L’autodérision est sensible, notamment quand le narrateur menace la police : « si vous ne me libérez pas tout de suite, j’écris un livre ! ». Néanmoins, elle n’excuse pas la catastrophe d’ensemble (il a vraiment écrit ce livre). Le personnage débite âneries crasses sur évidences molles ; il joue à l’excès le rôle d’un furoncle de vanité, bouffi d’orgueil et suintant de frustration. Son nombril, gonflé de vacuité, est le centre d’un monde gras et fat, situé entre les beaux quartiers parisiens, les stations balnéaires du Sud-ouest et les clubs de polo (d’où les captivantes révélations sur la bite de quelques grands patrons). Stressé, pressé par la police, ce bouton d’acné égoïste explose. Et voilà : son pus éclabousse presque trois cents pages.
Passé le premier dégoût, j’avoue que cette parodie de la stupidité beigbedérienne a pu me faire sourire. La dimension héroï-comique du livre est parfois irrésistible : un nanti, arrêté pour une histoire banale, passe une nuit ordinaire en cellule en ressassant sa vie médiocre et la transforme en existence digne de figurer auprès des événements historiques du siècle dernier. « Ce livre serait alors une enquête sur le terne, le creux, un voyage spéléologique au fond de la normalité bourgeoise, un reportage sur la banalité français ». Pourquoi le conditionnel ? Ah, oui, le titre l’annonce en fanfare : Frédéric a, au moins, des dimensions hexagonales. L’ouverture d’Un roman français (non, non, pas Une Suite française, voyons !) donne le ton quand elle mentionne la mort d’un aïeul durant la première guerre. « Ce descendant de croisés a été condamné à imiter Jésus-Christ : donner sa vie pour les autres. Je descends d’un preux chevalier qui a été crucifié sur des barbelés de Champagne ». On l’aura compris, ce roman se fonde sur deux principes, usés jusqu’à la corde par les publicitaires : comparaison et assimilation. Je rapproche deux éléments (une voiture et la masculinité par exemple) et je les identifie métonymiquement (la voiture est une part de la masculinité). Je me compare donc je suis. Ici, Frédéric se mesure à beaucoup de choses, à tout le monde, i.e. ses parents (aussi frivoles, plus riches), ses grands-parents (moins pleutres, plus élégants), son frères (moins moche, plus riche), les innombrables auteurs cités (ses égaux). La phrase est ainsi encombrée de formules comparatives qui n’apportent rien, sinon quelques mauvaises blagues et l’affliction du lecteur. Passons sur les références aux auteurs. Il s’agit surtout de se cacher derrière des icônes pour éviter de parler de soi (Weyergans l’a fait avec habileté dans Trois jours chez ma mère, dont Grasset nous ressert ici l’épigone dégénérée). Ces citations peuvent agacer ou faire involontairement sourire (franchement, la fille « aux yeux bleus comme une héroïne d’Henry James », fallait le faire), quand elles ne trahissent pas la sottise du narrateur (les quelques lignes sur Foucault, parmi les seules références un peu développées, laissent présager de ce qu’il a compris des autres écrivains honteusement embrigadés). Elles forment le pendant culturel aux vérités fulgurantes – sur la vie, la mort, la littérature – qui émaillent les chapitres. En vrac : « On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas que l’on va s’en remettre » ; « il est difficile de se remettre d’une enfance malheureuse, mais il peut être impossible de se remettre d’une enfance protégée » ; « ce truc qu’on appelle la liberté, c’était surtout une lutte pour une vie plus douillette que celle des générations précédentes » ; « définition possible de l’amour : un électrochoc qui ressuscite le souvenir » ; « tout écrivain est un “Ghostbuster” : un chasseur de fantômes » (je vous épargne les références à Proust) et enfin : « l’esclavage du féminisme – avant les femmes élevaient les enfants, maintenant elles élèvent les enfants et doivent EN PLUS travailler ».
Flippant, non ?
Non. Il ne faut pas prendre au sérieux ces blagues de potache. On vous avait prévenu, il s’agit d’un roman. Cela excuse tout, même les comparaisons les plus imbéciles, surtout quand Frédéric est fâché tout rouge. Enfermé, il se révolte : « La Loi n’a pas toujours raison, particulièrement en France » et donne l’exemple du gouvernement Pierre Laval. La garde à vue se prolonge et l’idiot prend ses aises : « les conditions de détention des étudiants contestataire à Téhéran : les mêmes qu’à Paris 8e ». Ah, ces pandores veulent la guerre ? Hé bien, ils l’auront ! Finies les réticences rhétoriques ! « J’écris le mot “divorce” mais jamais il ne fut prononcé par mes parents avant des années. C’était comme les “événements” d’Algérie… ». Faut-il le répéter ? Frédéric est aux dimensions de la France ! Cet homme ne se compare plus à l’Histoire. Ses petits drames sont l’Histoire : « En 1942, les enfants ne savaient rien sur les juifs cachés par leurs parents au deuxième étage de la Villa Navarre ; trente ans plus tard, les enfants ne savaient rien sur le divorce de leurs propres parents ».
On le voit, le ridicule n’évite pas l’indécence. Et on salue à cet égard la conscience professionnelle de Grasset qui a suivi le même chemin. En décidant de censurer le chapitre consacré au magistrat Jean-Claude Marin, on a donné la touche de grotesque éditorial qui manquait au tableau. Le narrateur vilipende celui qui a décidé de prolonger sa détention et prend des airs de Dante, Voltaire ou Zola (rayez la mention inutile). Ces lignes sont d’un niveau rarement atteint : « J’accuse l’accusation. […] Les mots : Jean, Claude et Marin, pour les générations à venir, ne seront pas un prénom et un nom oubliés. […] Pour toujours, Jean, Claude et Marin symboliseront la Cruauté d’une Justice Disproportionnés envers les Artistes Malades. […] Te voilà immortalisé pour les siècles et les siècles… ». L’ironie du passage est aussi fine qu’un calembour de Jean Roucas. Qui peut prendre Frédéric au sérieux quand il déclare : « Cette page est de loin la plus dangereuse que j’ai jamais écrite de ma vie » ? Et bien, l’éditeur qui, en bon lecteur de roman, suspend son incrédulité et censure le passage par crainte de représailles judiciaires. Et Grasset de nier que c’est simplement pour faire du buzz et qu’il n’est pas marchand de tapis…
Avec Un roman français, Beigbeder nous prouve qu’un auteur doit savoir faire feu de tout bois, de toute brindille, même d’une souche de fin de race. Son écriture est plate, ses réflexions stupides et l’histoire n’est même pas assez intéressante pour pouvoir figurer dans un forum Internet. Et pourtant, il la publie, il la vend et sa renommée va permettre d’éclipser des œuvres plus méritoires. Son roman ne recevra vraisemblablement pas les éloges de la critique. C’est le moins qu’on puisse faire. Mais toutes les recensions – bonnes, mauvaises ou insultantes comme celle-ci – auront encore le tort de parler d’un livre qui ne mérite pas une once d’intérêt.
C'est bientôt Noël et comme chaque année, je vais travailler un peu ma bonne conscience et me renflouer le karma pour peu de frais... C'est ça, marrez-vous, mais faudra pas venir chialer quand vous vous réincarnerez en babouin (qui je le rappelle, est le pire des singes) ou en poule (en qui, je le rappelle, est l'animal le plus pourri qui existe).
Pour se faire, je poste ça:
et je vous dis que pour en savoir plus, faire une bonne action et se gaver de bandes dessinées pendant un mois, ben il faut aller ici.
Et faites passer le mot, bande de mauvais singes.
Devant le torrent d'hypothèses épicées de quelques conjonctures, l'enquêteur panique : pas de problème pour attendrir à coups de justice n'importe quel hard-boiled mal affranchi, mais la bande aux frangins Réflexions et Étaiements, ça, c'est une autre paire de manchettes. Et, pour le moment, sur l'affaire α., on nage dans le vague le plus complet. Pas le moindre petit suspect à mettre à table. Pas un indice qui ne rassure. Matriochkas diaboliques que sont les maigres éléments que α. a daigné nous laisser : avons-nous le malheur d'effleurer un mot, de considérer une question, d'aligner une nouvelle hypohèse que vingt nouveaux mystères surgissent de la brèche que nous pensions avoir creusé dans le mystère α.
α. nous amène a reconsidérer entièrement notre façon de penser. Notre homme maîtrise si bien les schémas de pensée occidentaux (n'a-t-il pas voyagé de par le monde ?) qu'il se joue de nous et nous enferme dans un piège logique préparé de longue date (30 ans, vous pensez s'il a eu le temps de réfléchir à son affaire le bougre). Si nous ne voulons pas tourner en rond, il nous faut rompre avec nos techniques aussi primitives que prévisibles. Il nous faut des éléments tangibles et il nous les faut tout de suite ! Débarrassons-nous de la déduction, cette vieille catin enjoleuse dont nos maîtres vantèrent tant les mérites mais qui, pour le moment, s'est contentée de voler notre temps sans aucune douceur en échange ! Sors de cette maison close qu'est mon esprit, Madame Dolores La Déduction, et n'oublie pas de nettoyer derrière toi. Je veux une chambre propre pour ta remplaçante : L'Elimination !
Et oui, j'ai décidé de travailler avec une Américaine. Et ça marche !
En procédant par Elimination donc, je peux d'ores et déjà vous affirmer deux choses :
1 - α. n'est en aucun cas un pirate ! Il n'est, en effet, nulle part fait mention du Golfe d'Aden ou de quelconques pays improbables. Par ailleurs, α. n'a pas été tué ni emprisonné, et ne semble pas prêt de connaître ce sort. Or, si j'en crois des sources sûres, tous les pirates et autres frères de la côte seront d'ici peu abattus ou embastillés, comme tous les rascals de leur espèce le méritent.
2 -α. est un gros ringard. Le métier de pirate est structurellement cool et en plus, il est salement à la mode en ce moment. Passe encore que M. α. se donne un petit style en écrivant des lettres manuscrites. Mais là, refuser l'air du temps à s'en étouffer, cela devient pathologique et, avouons-le, totalement plouc.
Continuons sur cette voie, passons en revue tout ce que
α. n'est pas, nous finirons par l'avoir.PS: vous ai-je dit que Mlle Elimination avait emmenagé avec son ami, le singulier Dr. Monomanie ?
Très bien, je vois que nous progressons dans
notre enquête. La personnalité d'αlain commence à se dévoiler devant nous.
Lentement, il est vrai. Disons plutôt qu'elle s'effeuille langoureusement, au
rythme d’un juke-box de campagne. Patience ! Encore quelques dollars dans le
slip et αlain sera notre chose ! Gros doutes quant à l’hypothèse de
synthèse 1/3 : Ce n’est pas parce qu’alain fait mine de se
livrer qu’il faut se répandre. La datation consensuelle est à l’enquête ce que
la synthèse socialiste est à la politique : un flasque aveu d’échec
maquillé par le sourire du désespoir. D’un autre côté, je reconnais quelque
pertinence à l’année 78. La nationalisation des compagnies pétrolières a
effectivement pu décider alain à partir pour
le land of opportunities and cheap gasoline. Dans tous les cas, force est de
constater que sa fibre écologique est un peu molle. Pas un mot sur la beauté
des paysages d’Ithaca (les chutes d’eau, la forêt, le lac), si ce n’est un
grincheux « y fait froid ». Non, αlain, il préfère rester
bien au chaud dans sa maison ou son hummer. La nature, il s’en fout comme de
son premier bidon de mercure. Hypothèse 6 : αlain fait pousser
des cornes à Janet. En relisant la lettre, je me suis aperçu qu’il s’agissait
d’un aveu aussi grossièrement déguisé qu’un drag-queen de province. C’est
surtout sensible dans le premier paragraphe : « Janet enseigne toujours, mais deux fois par semaine
seulement. Cela a au moins l'avantage de la sortir de la maison (qui était un
chantier ces derniers mois.) Nous resterons bien sagement à Ithaca pour
les vacances et les parents de Janet viendront probablement (bien que la mère
de Janet se soit brisé la cheville il y a quelques jours.) » De toute évidence, leur couple bat de
l’aile : - le ménage n’est pas fait (« un chantier ces derniers mois »). -
On ne va pas voir les grands-parents pour Noël, c’est à eux de
se déplacer s’ils veulent voir les gamins (on sent presque une pointe de regret
dans le concessif « bien que » qu’αlain aimerait sans
doute transformer en adversatif pour justifier que la belle-doche ne se
déplace pas : « vous n’allez pas venir alors que vous vous êtes
brisé la cheville il y a quelques jours ! »). -
L’activité professionnelle de sa femme ne semble l’intéresser
que dans une certaine mesure. Pas de précision sur la matière enseignée, sur
l’ambiance avec les collègues ou les élèves. αlain regrette
(« seulement ») que Janet ne soit pas plus souvent absente : le
seul « avantage » du boulot de sa femme n’est pas son épanouissement
personnel ou un salaire supplémentaire, non, non, c’est « au moins »
de la faire dégager de la maison. αlain ne considère
pas Janet comme une femme d’intérieur (elle ne passe pas le plumeau
apparemment) et à peine comme une femme active. Pas jaloux pour deux sous, il
est soulagé quand elle sort. -
Chose curieuse et remarquable : αlain met un point dans ses parenthèses. Alors que son
orthographe et sa grammaire sont irréprochables (ce qui n’est pas gagné avec
l’acculturation de l’expatrié), αlain commet à
plusieurs reprises une faute grossière. On peut supposer qu’il s’agit là
d’une déformation professionnelle. αlain est ou fut
militaire : son lit est au carré, sa coupe de cheveux aussi, le désordre
(donc sa femme) l’exaspère, rien ne doit traîner et surtout pas un point hors
de la parenthèse. La même observation peut se faire quant à l’absence de
post-scriptum : tout a été dit, un point final signifie que les affaires courantes ont été rangées par
l’écriture (serrée) et que la signature d’αlain est
définitive ; elle ne tolère pas la discussion (pas une seule question pour
avoir de mes nouvelles) et encore moins le fatras d’un mot qui dépasse. Plus
encore, on peut penser qu’il s’agit de bien cloisonner deux niveaux de
discours : d’un côté, les nouvelles publiques sur la météo, l’activité
professionnelle de sa femme, l’arrivée des grands-parents pour Noël, bref, tout
ce que les voisins peuvent apprendre sans même avoir à épier à travers les
volets ; de l’autre, entre parenthèses, les reproches qu’il fait en son for
intérieur à Janet, la bordélique, et à la marâtre qui trouve encore le moyen de
se pointer en claudiquant. Il le pense, l’écrit, mais il ne faut pas que tout
ceci lui échappe, qu’on l’entende. Une parenthèse n’est pas une garantie
d’insonorisation suffisante ; posons un double vitrage avec un point. -
Résumons : son couple bat de l’aile, il préfère quand sa
femme est absente et tient à séparer soigneusement sa vie familiale publique de son intimité. Allons un peut plus loin et remarquons une vague
culpabilité avec la mention à dieu : le Seigneur sait tout, même que
je n’ai pas mérité mon grade de lieutenant alors que je fais de bien vilaines
choses quand Janet a le dos tourné (« mais deux fois par semaine
seulement », comme pour minimiser la faute). À mots couverts, il
nous fait même part de sa débauche : « L'hiver New Yorkais après
s'être fait attendre, est arrivé avec violence - la neige bloque toutes les
routes - mais à cette époque le plaisir de la nouveauté est encore vif ! »
Personnellement, je rougis presque à la lecture de ces lignes… La métaphore est
pourtant sans équivoque : on apprend qu’αlainn souffre de
petits soucis d’impuissance (« après s’être fait attendre »)
vraisemblablement dus à une consommation excessive de stupéfiants (cette neige
qui bloque les routes artérielles) mais qu’il arrive tout de même à prendre son
pied ( « violence », « plaisir », « vif », point d’exclamation qui fait écho à
celui de la culpabilité du « dieu sait pourquoi ! »). Enfin, il
justifie son infidélité : ça change enfin du train-train avec Janet. Au
moins, l’autre fille – appelons-la Nouveauté – le dépayse un peu ! αlain, je suis très touché par la confiance que tu m’accordes et,
surtout, je ne te juge pas (dieu le fera !). Cela me fait seulement de la
peine pour Janet et tes enfants. Cette cheville brisée dont tu me parles, ne
serait-ce pas tout simplement une entorse à ta vie de famille ? Peut-être
faudrait-il en parler à des professionnels avant que Janet, sur un doute, ne le
fasse…
Bien, à nous trois M. α ! Voyons si votre brouillard de mystère est aussi épais que vous le prétendez ou s'il ne s'agit que d'une légère brume de perplexité... Aha ! Ma fidélité sans faille à "Faites entrer l'accusé" paie enfin !
11.09.08
Synthèse des hypothèses 1 et 3 : Faire dater la lettre de 1954 me paraît douteux. En effet, on voit bien dans le document ci-joint que l'année 1954 n'eut rien d'exceptionnel en termes de chutes de neige.
Je joue donc la carte du conscensus : à mi-chemin entre 1954 et 2003, il y a 1978. Je ne pense pas que les événements dont parle αlain soient l'explosion du Punk-Rock et le gâchis d'une génération qui suivit. L'Algérie fut en effet épargnée par ce fléau. En revanche, la nationalisation de 5 compagnies pétrolières françaises le 21 janvier de cette année a de quoi inquiéter notre homme (même si le web ne l'intéresse pas, l'homme de la rue se précoccupe toujours de la consommation de sa grosse cylindrée américaine). Par ailleurs, la situation géopolitique au Proche-Orient était aussi enviable qu'aujourd'hui : la guerre au Liban débute et αlain a bien raison de ne voir dans les accords de Camp David qu'un écran de fumée Yankee. Les dons de visionnaires d'αlain sont donc avérés.
Hypothèse 4 : αlain est un gros fainéant. Tout comme le reste de sa "nombreuse famille". Vincent le faisait remarquer au 10/09/08 (bon sang, déjà 3 jours que cette enquête dure, j'ai les nerfs en pelote), sa promotion au rang de Lieutenant est inexplicable. Il prend, en effet, largement le temps de rénover sa maison ("qui était un chantier ces derniers mois") et ne se refuse pas quelques vacances avec sa belle-famille; mais pas trop loin, l'aventure n'étant pas trop son truc, merci bien. Quant à Janet, elle ne vaut guère mieux : seules les exigences professionnelles peuvent lui faire troquer son jogging d'intérieur contre un petit tailleur un peu strict et la faire sortir de sa tanière (qui, rappelons le, est un vrai capharnaüm; l'excuse de la femme au foyer ne tient pas une seconde) . Mais attention, le grand air et l'activité pourraient nous la tuer la Janet. La posologie est donc limitée à deux fois par semaine. Quant au reste de la famille, elle ne daigne même pas signer la carte. Non, c'est αlain qui le fait pour eux. C'est pourtant pas très compliqué bon sang. On l'a tous fait à Noël ou pour les pots de départ des collègues : glisser une petite signature à côté d'un mot creux et optionnel ne fera aucun mal à votre poil de main.
Hypothèse 5 : Comme tous les gros fainéants, αlain se gave du système.Tout en se planquant tranquillement à Ithaca, il continue de toucher sa solde de l'armée (solde qui vient de prendre du galon, le scandale est assez énorme pour que cela soit répété). Bien entendu, αlain détient une famille nombreuse et la carte qui va avec. Je ne pense pas que cela lui serve beaucoup dans le réseau de transports ithaquiste, mais c'est à ce genre d'économie de bouts de chandelles que l'on reconnait les vrais radins. De même, on remarquera que la lettre n'était pas timbrée (pourquoi claquer un honnête dollars dans une lettre alors que l'on pourrait l'utiliser pour aller jouer au bingo ?) et qu'il ne se fatigue pas trop pour rendre ses propos plus explicites.
Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. Hier, j'ai donc ramassé un objet laissé à terre. Je mettais seulement en pratique ce que m'avait soufflé Ghérasim Luca. En acceptant de prendre ce que le hasard mettait à mes pieds, je me faisais un cadeau. Je l'ai trouvée un peu à l'écart du marché aux puces, même un peu en marge des biffins. C'était une lettre manuscrite, dont je n'ai que le dernier feuillet. Je me suis donc offert un lambeau d'intimité que je vous sers :
09.09.2008
Hypothèse 1 : il me paraît désormais évident que cette lettre est plus vieille que nous le pensions. Tout d'abord, Monsieur A. (on l'appellera ainsi tant que nous n'aurons pas validé que son nom est bien Alain) écrit une lettre papier ! Oui, oui, vous avez bien lu ! Il n'a pas envoyé de mail, comme tout le monde. Chose d'autant plus étrange qu'il se trouve aux US, dans une ville universitaire. Par ailleurs, "ça" (qui nous dit qu'il s'agit vraiment d'un homme ?) parle d'un hiver violent. Or, l'hiver dernier était très doux à Ithaca : il faut remonter jusqu'en 2003 pour observer des chutes de neige supérieures aux normales saisonnières.
Cette date de 2003 semble coller avec les événements algériens que "α" mentionne : d'une personne qui communique par lettre manuscrite, on peut s'attendre qu'elle parle encore en décembre d'un événement survenu en mai.
Hypothèse 2 : nous ne pouvons pas écarter immédiatement la piste ésotérique. Si la lettre a bien été écrite fin 2003, comment pouvait-il prévoir l'arrivée de Vincent à Ithaca et surtout son retour à Paris (j'avais personnellement parié 50€ sur le fait qu'il se paume en chemin) ? Plusieurs éléments trahissent grossièrement la présence de forces paranormales dans cette histoire. Tout d'abord, cette Janet qui enseigne toujours. Ou devrais-je plutôt dire "Jah-Net qui prophétise pour l'éternité"? La piste africaine est confirmée, l'Ethiopie et l'Algérie ayant une longue histoire commune. On ne me fera par ailleurs pas croire que cette fine écriture n'est pas le fruit d'un exercice d'écriture automatique. Attention cependant,α n'est, selon toute vraisemblance, pas adepte de la magie blanche : remarquez le "d" minuscule à "dieu" ! On parle de papier très fin, mais ne devrions-nous pas l'appeler par son vrai nom, papier bible ?! α est un adorateur du malin et tente, par cette missive, de nous entraîner habilement dans sa chute. Il crache à la face du Très Haut, mais cela finira par lui retomber dessus.
Ce soir-là, la radio matraqua. Vers 22 heures, la nouvelle sortit : Ingrid Betancourt avait été libérée. Ce ne fut pas un coup de tonnerre, mais un coup de feu. Tous étaient dans les starting-blocks et le sprint commença. Déclarations, témoignages, réjouissances, remerciements et ressassements des moindres détails se chevauchèrent. La couverture médiatique était parfaitement maillée pour accueillir cette surprise. Les éditions spéciales s’apparentaient à la rubrique nécrologique des célébrités : la libération comme la mort sont imprévisibles, on sait seulement qu’elles adviendront un jour et, qu’il s’agisse d’Ingrid Betancourt ou de Pascal Sevran, tout le monde (i.e. journalistes, politiques, auditeurs) doit s’y préparer. Dès que la nouvelle tombe comme un cadavre, il faut la couvrir au plus vite, y remettre quelques épaisseurs. La libération signifie alors moins une délivrance (des Farc ou de la vie terrestre) que le lâchage médiatique d’une bête pour la chasse à courre. Néanmoins, cette imprédictibilité n’est pas le seul attribut que la libération d’Ingrid Betancourt partage avec la mort. Toutes deux échappent aux explications.
En effet, dans chaque cas, le discours se heurte à une part substantielle d’indicible. Si on veut vraiment en parler, on fait dans la métaphysique, la religion et les commémorations télévisées. Comme souvent lors de la disparition – ou pire encore, la résurrection – d’un être cher, l’émotion étouffe toute discussion. Ainsi, moins d’une heure après la détonation, Mélanie Betancourt déclarait : « Avec ma famille, on manque de mots. » C’est bien légitime. Ne faisons donc pas de mauvais esprit devant le spectacle d’une famille réunie. La décence, ou une autre instance, le commande. Ce mot d’ordre a instantanément circulé : le consensus est de rigueur car on manque de mots.
Ainsi, le monceau d’articles, de commentaires et de déclarations ne cherchèrent pas à gâcher l’émotion par un mauvais goût discursif. Ces mots auraient mis un terme à la bienheureuse unanimité. Toute réflexion aurait été déplacée ; toute prise de recul aurait été une mise à l’écart de la communauté sentimentale, cette « douce France » qu’Ingrid Betancourt se languit de revoir. Pierre Moscovici le disait dès 22h30 sur France Info : la récupération politique serait inadmissible, on ne peut injecter un débat dans cette libération. La félicité est étrangère aux querelles ; et la France entière de reprendre en chœur. À les croire, il faut non pas évacuer, mais continuer à séparer Ingrid Betancourt du débat politique, voire de tout débat. Que viendrait faire la blanche colombe avec les crapauds critiques ? Ingrid Betancourt, candidate à la présidence colombienne, n’a pas été retenue en otage par une guérilla d’origine marxiste ; elle était prisonnière. La pugnacité gouvernementale n’a pas été aiguillonnée par l’influence de sa famille en Colombie ou son amitié avec un premier Ministre ; Ingrid est libre et son nom est parfois même éludé pour éviter une fâcheuse confusion homonymique avec l'une des plus riches familles de France. L’apolitisme de cette libération se traduit par une absence de conflit. La guérilla qui serait le seul élément belliciste n’a plus lieu d’être. La libération d’Ingrid s’est déroulée sans heurt ni violence et Nicolas Sarkozy appelle désormais les Farc à cesser « leur combat absurde ». Le mot est lancé : le conflit n’a ici aucun sens.
Si aucune objection n’est permise, que dire alors ? Chacun se congratule, se remercie et les mots sont utilisés de manière conciliante, c'est-à-dire absolue et tautologique. Le conflit ne peut naître que si une relation existe. Dès lors, pour éviter une quelconque discordance entre les mots, il suffit de les employer de manière intransitive. « Ingrid Betancourt a été libérée par les Farc », cela pouvait encore prêter à débat. « Ingrid est libre », voilà qui sonne plus harmonieux. C’est simple et tout le monde peut le chanter. Le substantif « Liberté » et ses dérivés sont sans aucun doute les mots qui composent le refrain de ce cantique mélodieux. Noël Mamère a donné le ton quand il déclarait que cet événement était avant tout « une victoire pour la liberté ». Liberté de qui ? par qui ? pourquoi ? à quelles fins ? Questions grossières que celles-ci ! La liberté est un concept qui ne s’abaisse pas à la pratique. Elle est éthérée et n’a pas besoin d’être définie. Chacun peut la reconnaître : c’est la même qui orne notre calicot tricolore, là-haut, sur le mur. Une variante de cet accord linguistique est, bien entendu, la tautologie. Je ne m’y attarderai pas, d’autres l’ont déjà fait. Il suffit de noter que, pour désigner –et désamorcer – l’opération militaire qui a conduit à la libération, le Président Alvaro Uribe parle d’une « épopée épique ». On vous l’a dit, on manque de mots.
De toutes manières, à quoi serviraient-ils, ces mots ? Il n’y a pas à discuter car il n’y a rien à discuter. La dissertation est un exercice de professeurs syndiqués, de journalistes sectaires. Cette mauvaise habitude est appelée à disparaître, sans tambours, ni trompettes, ni publicités. Ingrid ne prête pas à débat ; elle n’est pas une personnalité politique, c’est à peine si elle est une personne. Durant sa détention, elle s’est transformée en image plane. Accolée à de nombreuses mairies françaises (en haut, à côté du mot « liberté »), elle s’apparentait à l’image d’un proche disparu. Cette photo avait perdu sa fonction première (la campagne électorale) et, par un cadrage assez rapproché, aurait très bien pu figurer sur une table de nuit ou un album de famille. Le noir et blanc, la pose de mélancolie connotent le passé. Néanmoins, contrairement à la gravure de Dürer, elle nous regarde de face, avec un léger sourire. Celle que l’on appelle Ingrid (après 6 ans de voisinage, vous pensez bien) ne nous adresse pas un reproche ; elle figure une nostalgie. Plus exactement, elle figurait. Elle était devenue, par sa présence photographique, un « ça-a-été » qui était à l’abri de l’actualité et de ses chamailleries. Comme pour les parents décédés, son image conjurait la disparition. Inversement, lorsque d’autres photographies, plus actuelles, d’une Ingrid vivante nous sont parvenues, on l’a crue mourante et le débat s’est mis à enfler. Le retour définitif à la vie et vers la France provoquera-t-il la discorde ? On a vu que les voix s’harmonisaient pour rapatrier un consensus. Ce n’est pas Ingrid Betancourt qui a été délivrée ; il s’agit ici de la libération d’une image. D’ici quelques jours, on décrochera le panneau de l’Hôtel de ville et les Parisiens rassemblés applaudiront, aussi satisfaits que si la France avait remporté la Coupe d’Europe. Ensuite, les vacances.
Tiens, l'autre jour je suis tombé sur ça. Vous avez quelques pouillèmes d'attention à m'allouer ? et bien jetez un œil sur ce lien et en particulier la section "lab".
Cela nous renvoie tout bonnement à la gestion de l'attention et aux diverses techniques déployées par un "consommateur d'attention" (qui sont tous les producteurs d'informations) pour capter ou optimiser la précieuse matière éthérée du spectateur.
On peut bien évidemment travailler sur la séle
On peut tenter de définir un utilisateur en fonction de ses centres d'intérêts : je suis par ce qui m'intéresse, et ce qui m'intéresse est ce que je fais.
Ou bien, on peut faire comme LaForme, est allier forme&fond, faire passer un maximum d'informations par différents canaux sensoriels, etc.
Messieurs les designers, artistes et autres communicants de tous poils, vous êtes les consultants de demain. Préparez vous à optimiser des supply chains de l'information en veux-tu en voilà.
Toi le jeune étudiant en sémiologie, remplis-nous de sens un produit ou un service.
Et toi, là-bas, le doctorant en littérature, prends mon entreprise et fais m'en une belle histoire , que clients, journalistes, employés vont écouter et intégrer.
Quoi! ? Vous souriez ? Ce ne serait pas la première fois que je me plante ou que je mens de façon gratuite, certes. Mais lui ou lui, c'est plus rare en revanche...
on Rentrée littéraire : Hourra et Haro sur Beigbeder !